A la une Chronique

Histoire de l’art – Les dioramas du Palais de la Reine

Michèle Delahaigue Peux est ce qu’on appelle une voix autorisée. Cette titulaire d’une maîtrise en Histoire de l’art et d’un doctorat d’Études approfondies en Histoire et Civilisations soutenus à l’Université de Lille III, a longtemps vécu à Madagascar. Comme tous les Tananariviens, elle a assisté, impuissante et en larmes, à l’incendie du Rova pendant cette tragique nuit du 6 novembre 1995. Son livre « L’enceinte royale de Tananarive, contribution à l’histoire d’une cité perdue » est une véritable mine d’informations sur ce haut-lieu dont la poursuite de la restauration est programmée. Bemiray a choisi de puiser dans le chapitre des Beaux-Arts qu’abritait le Palais.

En 1911, le gouverneur général Picquié décide, sur la proposition de Louis Dumoulin, artiste peintre officiel, de créer une section Beaux-Arts dans le Rova. Conçue initialement pour l’exposition permanente des œuvres des artistes malgaches, cette section reçut les tableaux d’artistes peintres français. En avril 1914, le Musée des Beaux-arts occupait le Temple du Palais devenu « Salle Louis Dumoulin ». En 1993, en parcourant Manjakamiadana dans le cadre d’une étude architecturale, l’auteur découvrit, émerveillée, au troisième niveau du Palais, sept grandes toiles. Reléguées dans une pièce fermée au public, certaines avaient souffert de l’humidité.

Ces toiles, œuvres de Louis Tinayre, ont disparu dans l’incendie. Ce peintre est né en 1861 à Neuilly-sur-Seine. En 1870 lors de la guerre franco-prussienne, la famille s’expatrie en Hongrie où Louis étudie les beaux-arts.

De retour à Paris à l’âge de 19 ans, il est l’élève de Cormon, l’un des maîtres reconnus de l’époque. Il expose au Salon des artistes français dès 1880. Dessinateur talentueux, il illustre à partir de 1891 des récits de voyages, notamment dans le « Journal des voyages » et « Le monde illustré ». En 1895, Tinayre, peintre officiel, est attaché à l’État-major du général Duschesne. Il suit et peint sur le vif certains épisodes de la marche sur Antananarivo. Tinayre réalise à partir de ces études de petit format conservées au Musée de Versailles et au Musée national des arts d’Afrique et de l’Océanie, huit dioramas présentés à l’Exposition universelle de 1900 au Trocadero à Paris. Ces huit dioramas ont respectivement pour thèmes le débarquement d’un corps expéditionnaire à Majunga, le combat de Manonga et celui de Maevatanàna, une vue générale de Suberbiville, une exécution de Sakalava, l’attaque de Tsarasaotra, la mort du Kabyle, et le départ de la colonne légère d’Andriba. De retour à Madagascar en 1898, Tinayre réalise d’autres dioramas et panoramas de l’île. Ses œuvres disparues dans l’incendie du Rova ont pour thèmes : le débarquement du corps expéditionnaire à Majunga, avec à l’arrière-plan les vaisseaux affrétés pour l’expédition ; Tamatave vue de la fenêtre des Messageries Mari­times; la traversée de la forêt d’Analamazotra, une toile attachante par le souci et la beauté des détails, l’étude des animaux et des végétaux  pour ne citer que les orchidées et les fougères arborescentes; l’entrée du général Gallieni à Tananarive. Le général est porté en filanjana, et la foule s’étage sur les reliefs escarpés de la ville. Le blanc des lamba atténue le contraste des ocres rouges et des verts de l’Imerina; une vue de Suberbieville avec, au loin sur l’Ikopa, un bateau à vapeur appartenant à M. Suberbieville qui venait d’obtenir un contrat d’exploitation aurifère. On sent que le peintre est séduit par l’opulence et les couleurs de la végétation ; un paysan betsileo sur fond de la ville de Fianarantsoa, identifiable par sa cathédrale à deux tours surmontée de clochetons octogonaux gris-bleu. Le paysage est éclairé sur la gauche par un arc-en-ciel qui se perd dans le ciel nuageux ; une scène de danse en pays sakalava, bien située sur la côte Ouest par les baobabs, les cactus, les figuiers de barbarie, les coiffes des danseurs. La scène se déroule en fin d’après-midi au soleil couchant. Saisis à un moment précis de leurs mouvements, les danseurs sont représentés à la manière d’un instantané photographique.

Louis Tinayre a acquis auprès de son maître, un peintre académique qui a brossé les paysages du grand hall de la gare d’Orsay à Paris, la maîtrise des techniques de la peinture naturaliste, un art officiel qui s’imposa aux alentours de 1880 sous la Troisième République française. Soucieuse d’un rendu fidèle de la réalité, cette peinture se caractérise par le choix de sujets ambitieux dans de vastes formats, riches en détails documentaires. Peintre officiel de la campagne de 1895, Louis Tinayre ne dissimule pas son penchant pour ce pays qu’il découvre. Il s’échappe souvent de l’académisme et s’affirme grand coloriste et dessinateur, notamment dans les scènes du Betsileo et du pays sakalava, toiles qui allient la qualité de la ligne à celle de la couleur. Et qui partirent en fumée, un soir de novembre …

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