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Chronique

Échecs et foot

Un match de football est une source inépuisable d’histoires. La finale de la Ligue des Champions, le match le plus important de la meilleure compétition au monde, est close (pour l’anecdote, Chelsea a battu City 1-0). Mais, l’histoire ne fait sans doute que commencer.

Le 13 septembre 1972, à Reykjavik (Islande), il avait fallu 53 jours et 34 parties pour que l’Américain Bobby Fischer succède au Russe Boris Spassky, champion du monde d’échecs depuis 1969. Entre l’Espagnol Pep Guardiola et l’Allemand Thomas Tuchel, les confrontations footballistiques n’en sont encore qu’au nombre de huit. Mais, ils peuvent théoriquement s’affronter cinq fois l’an, à la condition de tout rafler, dans les cinq prochaines années.

Leur rencontre d’octobre 2014 a été dévoilée par Michael Reschke (ancien directeur sportif du Bayern de Munich) à The Atlantic : quatre heures à parler «de football, de football, de football et de football», au Schumann’s Bar de Munich, les verres de vin, le sel et le poivre, faisant office de pions à déplacer sur la nappe.

Pep Guardiola, le double champion d’Europe (2009 et 2011 avec Barcelone), et récent champion d’Allemagne avec le Bayern, acceptant de rencontrer l’anonyme ancien entraîneur de l’encore plus anonyme Mayence, de surcroît en année sabbatique : «Il a une idée du jeu et des réponses», aurait dit Guardiola enchanté de livrer bataille contre un entraîneur qui ne se contente pas de bétonner à onze derrière. Dans un mélange d’allemand et d’anglais, se rappelle Reschke, les deux managers ont refait des matchs vieux de plusieurs saisons, tellement enfermés dans leur bulle que même les serveurs n’osaient pas s’approcher : «C’était comme regarder une partie mentale entre Fischer (champion du monde 1972- 1975) et Spassky (champion du monde 1969-1972), ou Cicéron et Socrate discuter de la philosophie du football».

Jouer au football pour vivre ou vivre pour jouer au football : depuis son passage à succès au FC Barcelone, les spécialistes du jeu ont eu le temps de constater que Guardiola est totalement dédié au football. Sauf quand il joue au golf. Il semblerait que Tuchel soit le même genre de moine-footballeur, sa grande taille (1m 90) accentuant encore son aspect ascétique : l’Allemand est le genre à s’accroupir pour vérifier que le gazon fait bien les 2,37 cm indispensables à la fluidité des combinaisons…

Que tous les joueurs répètent inlassablement les fondamentaux, que chaque joueur se retrouve là où s’attend à le trouver ses partenaires. Exactement comme chaque pièce sur les soixante-quatre cases du «Jeu des rois» : ou comment rendre le football une science exacte, malgré la glorieuse incertitude du sport. De moins en moins glorieuse, parce que de moins en moins d’incertitude

La finale 2021 de la Ligue des Champions fut pauvre en but (1-0 en faveur de Tuchel), mais riche d’enseignements. Une bataille tactique pour la maîtrise de chaque centimètre dans laquelle les joueurs furent moins talents qu’abnégation au service d’un jeu d’échecs qu’on annonce révolutionner le football.

Le jeu à mille une-deux de Guardiola, surtout au Barca, avait quelque chose d’hypnotique. Même pour les spectateurs. C’est bien ce mot d’hypnose que sortit une des victimes de Bobby Fischer, le champion Est-Allemand Wolfgang Uhlmann, qui employa également «interzonal», un terme appliqué ces temps ci au football.

«Il étudiait les échecs avec une ferveur religieuse. Le jeu devint sa discipline, son but et son pouvoir» raconte Franck Brady à propos de Bobby Fischer (éditions Payot, 1993). «Tous les jours, il allait dévorer la littérature russe d’échecs et il va accumuler un nombre de connaissances absolument phénoménales et un dévouement pour le jeu d’échecs qui est vraiment de l’ordre de la dévotion. Tout ça l’a mené, peut-être, à dépasser certaines limites sur le plan psychologique», conclut Laurent Verat, ancien président de la Fédération française d’échecs, à France Culture, à propos du champion décédé en 2008. Gambit de la raison…

Au jeu d’échecs, la fameuse «Sixième Partie» de 1972 fit se lever Boris Spassky pour applaudir Bobby Fischer. En football, c’est à leur huitième confrontation que Thomas Tuchel égalisa contre Pep Guardiola : trois victoires chacun, deux nuls. Passation de pouvoir ou début d’une longue rivalité d’égal à égal entre le Maître battu par l’Élève dans le match des matchs ?

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