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Projet de loi de finances – Si précieux bailleurs de fonds

Le ministre Richard Randriamandrato.

Le projet de loi de finances 2021, en élaboration, devrait se mettre au diamètre exact des orthodoxies financières usuelles. Avec des objectifs réalistes et réalisables. Pas de place pour les discours faisant la part belle aux démagogies. Exit les prévisions fantaisistes et aléatoires. Plusieurs paramètres essentiels interdépendants entrent en ligne de compte.

Quelle allure prendra le Budget primitif pour 2021  ? La question a longtemps titillé l’esprit des opérateurs économiques et financiers. Et au fil du temps qui passe, elle est devenue une hantise, presque un cauchemar pour les habitués du milieu des affaires. Par l’attitude hésitante du gouvernement à entamer le « dialogue constructif » avec le Fonds monétaire international, FMI. Car, depuis le décaissement des deux dernières tranches de la Facilité élargie de crédit, FEC, le nouveau sigle en vogue, obtenu par le régime HVM, aucun accord n’a été conclu avec le FMI.

Or, être sous-programme avec cette institution régulatrice des flux financiers mondiaux, signifie, par ricochet, une garantie sur la crédibilité du gouvernement en place. Vis-à-vis des autres partenaires financiers. Et en filigrane, c’est aussi une sorte de garantie pour les investisseurs désireux de venir ou déjà installés. Ceux-ci détestent évoluer dans un climat fait d’incertitude et sans repères. D’autant qu’à la sortie de la crise sanitaire, il est impératif, pour de nombreux secteurs d’activités économiques en berne, de tout reprendre à zéro. D’où cette interrogation persistante sur l’avenir des relations de Madagascar avec le FMI.

Il fut un moment où le ministre de l’Économie et des finances, Richard Randriamandrato a eu le courage, tout à fait à son honneur, d’admettre que les aides financières que le FMI a octroyé, d’un montant de 333 millions de dollars, ont été acquises au titre de la Facilité de crédit rapide, afin de soutenir la stratégie de lutte contre le coronavirus mise en branle par le gouvernement, depuis l’instauration de l’état d’urgence sanitaire, le 21 mars, jusqu’à sa levée la semaine passée. Soit, sept mois de restrictions et de privations. Mais cette générosité du FMI, très strict sur le respect de ses principes fondamentaux, étant limitée dans un contexte bien précis, au nom de l’humanité, il est plus que temps de se projeter sur le futur proche sinon immédiat.

Mais le gouvernement de Christian Ntsay tarde à formuler la traditionnelle « Lettre d’intention », le prélude aux vrais pourparlers. Las d’attendre cette initiative, le FMI a pris les devants. En estimant que le taux de croissance de l’économie de Madagascar, en termes réels du Produit intérieur brut, PIB, serait de -3,2% d’ici la fin de l’année, les 5,1% dans la loi de finances initiale, et le 0,8% prévus par la suite, à cause des effets nuisibles du coronavirus sur la vie économique et financière, ont été ramenés à leur juste valeur par le FMI. Il n’est pas ainsi obligatoire de miser sur une progression phénoménale de 5% pour 2021. Même avec une avancée de 3,2%, ce serait déjà un bond de 6,4%, en valeur absolue. Sur le plan arithmétique, du moins au plus, cela change du tout au tout. Mais cela se traduirait par une croissance quasi nulle pour l’économie réelle.

En outre la situation sur le plan mondial ne prête pas non plus à l’optimisme. La seconde vague du coronavirus déferle sur l’Europe et les États Unis, destinations privilégiées des produits d’exportation malgaches (textiles, litchis…), hypothéquant l’espoir de reprise. Ces pays se préparent à passer trois à six mois difficiles. À moins de trouver un remède miracle pour étouffer à jamais et pour toujours la covid-19. Pour illustrer cette corrélation entre Madagascar et le reste du monde, l’interdiction d’embarquer des voyageurs à partir de seize pays blacklistés par les autorités de l’aviation civile malgache, peut mettre en péril la reprise des activités touristiques à Nosy Be depuis le 1er octobre. L’envers du décor d’une mondialisation incontournable, mais qui continue de jouer un mauvais tour même aux nations les mieux armées sur le plan économique et financier. Madagascar ne peut être l’exception qui… confine la règle.

Richesses du sous-sol – Fosses comMINES

Faible contribution au PIB des ressources minérales. 8% selon les récentes estimations les plus optimistes. Loin d’être en conformité avec le gros potentiel existant. Varié, abondant, à profusions même. Rien que l’or, des tonnes alimentent des marchés noirs aux quatre coins du monde, selon des révélations de la presse internationale. Mais les dirigeants successifs n’ont pas trouvé la bonne formule pour faire profiter aux Malgaches cette manne providentielle tombée du ciel. Le cliché reste immeuble. Une fois que le filon du gisement d’une pépite se tarit à vue d’œil, les exploitants étrangers plient bagages et laissent derrière eux un paysage lunaire. Sans construire la moindre infrastructure communautaire au profit des autochtones.

Pour remédier à cette forme du commerce inéquitable, l’actuel ministre des Mines et des ressources stratégiques, Fidiniavo Ravokatra, milite pour que le pays et ses habitants engrangent des dividendes qui découlent de ces atouts naturels pour l’économie. Mais son intransigeance peut aussi heurter certaines susceptibilités. Son ministère a suspendu les explorations de Base Toliara qui veut exploiter l’ilménite sur le site de Ranobe. Sous prétexte de non respect des contraintes environnementales et des entorses aux législations en vigueur. Une appréciation contestée par le staff de Base Toliara. Une cause soutenue par une partie des notables, des élus et des personnalités influentes de la région. Ils affirment que ce projet peut être la meilleure réponse à la lutte contre la pauvreté et, dans la foulée, réduire les impacts de la famine chez la population.

Le même ministre de tutelle fait face à un autre souci majeur. La dérive financière de Kraoma à Andriamena. Cette fois-ci, il s’agit d’une société d’État exploitant du chrome. Fidiniavo Ravokatra pointe du doigt la précédente gestion par des barons du HVM. Il ressasse un héritage de 55 milliards d’ariary « détournés » et une dette colossale d’exploitation de 39 milliards d’ariary. Des employés, privés de leurs salaires depuis des mois, quant à eux, désignent l’incapacité du directeur général, Nirina Rakotomanantsoa, à chercher des solutions comme principale source de leurs malheurs du moment. Des esquisses de sortie de crise ont été proposées par des salariés attachés à leur entreprise, mais aucune suite n’a été donnée par les autorités à ces démarches salutaires. Il est demandé à l’État de subventionner la Kraoma.

Et comme les difficultés ne viennent jamais seules, voilà qu’Ambatovy traverse une période délicate. L’un de ses actionnaires a abandonné la partie. Un autre cherche une porte de sortie. Si le contexte international, les cours du nickel tardent à trouver une pente ascendante, y était pour beaucoup, l’épisode douloureux sur l’invasion du coronavirus dans la ville de Toamasina aurait aussi laissé des traces. Alors que 8 milliards de dollars d’investissement est englouti par ce giga-projet, le plus coûteux jamais réalisé dans le pays qui a créé de nombreux emplois directs et des activités induites génératrices de richesses. Sans compter les fiscales pour l’État et les ristournes pour les collectivités décentralisées.

Ambatovy a financé la construction de nombreuses infrastructures publiques dans la région Atsinanana. Le nickel est devenu le premier produit d’exportation de Madagascar au détriment des traditionnels produits de rente. C’est dire si l’abandon d’Ambatovy serait un désastre pour l’économie nationale.

Taux de changes – L’ariary touche le fond(s)

Mauvais présages. Des magasins des centres commerciaux populaires de Behoririka, très fréquentés à l’approche des fêtes de fin d’année, n’ont plus le choix. Ils préviennent leurs clients qu’à partir du 1er novembre, les prix de leurs articles vont augmenter. Par et à cause de la dépréciation continuelle de l’ariary autant face au dollar que vis-à-vis de l’euro, les coûts des importations ont augmenté de façon exponentielle. Au regard des valeurs indicatives sur le baromètre du Marché interbancaire de devises, MID, l’euro évoluant dans la bande des 4700 ariary peut atteindre les 5000, le dollar ne quitte plus la zone des 3900 ariary et va passer la barre des 4000. Deux premières historiques depuis l’adoption du système de change flottant en 1994. Un mécanisme que la Banque centrale défend malgré des suggestions selon lesquelles il faudrait, peut-être, l’ouvrir à d’autres acteurs que les banques primaires et leurs donneurs d’ordre, si le retour aux taux de changes fixes n’est plus une option plausible.

Comme ces parités monétaires ne sont autres que les (fidèles) traductions financières de la situation économique donnée, en déliquescence pour le moment, la chute de l’ariary sur l’échelle des valeurs ne doit étonner personne. Par contre, eu égard à quelques bonnes nouvelles, elle suscite des interrogations. Par exemple, la Banque centrale a signalé l’existence d’un épais matelas de réserves en devises, 2,1 milliards d’ariary, l’équivalent de six mois d’importation. Ce qui devait amener le calme au niveau des opérateurs de l’import-export, comme ces commerçants de vêtements et accessoires de modes à Behoririka. Les prix des médicaments s’ajustent déjà, au jour le jour, aux fluctuations affichées par le MID. Ce qui, à terme, risque de provoquer la spirale inflationniste. En glissement annuel, le taux d’inflation devrait être en dessous des 7%. Mais une envolée des indices des prix à la consommation relève désormais du domaine des possibilités.

Carburant – Les prix en sursis

Ils méritent de faire leur entrée au « Guiness Book » des records. Les prix du carburant à Madagascar n’ont pas changé depuis le mois de juin 2019, soit vingt mois de résistance. Sur un marché volatile et instable, une telle constance relève de la gageure. Car, au début de la crise sanitaire qui n’a épargné que quelques pays « d’une autre planète », les cours du baril ont connu leur pire dégringolade, jusqu’à cinq dollars, beaucoup s’attendaient à une décrue des prix à la pompe. Des explications formelles par des voix autorisées ont douché cette douce euphorie. Les produits vendus à un moment donné, ont été commandés trois à six mois à l’avance. Leurs coûts de revient tiennent compte des charges imputables le long d’un différentiel préétabli. Des mois plus tard, le Premier ministre Christian Ntsay et le ministre de l’Énergie et des hydrocarbures, Christian Ramarolahy, ont annoncé devant des sénateurs et des députés que les prix affichés ne reflètent pas les prix réels. Avec le lissage, il a fallu « indemniser » les pétroliers sur le gap abyssal pour qu’ils ne procèdent à une hausse de ces prix. Soit 172 milliards d’ariary de dette à éponger avant une éventuelle révision de ce prix. Une tendance haussière semble se préciser. Si tant est que le gouvernement, via l’Office malgache des hydrocarbures, OMH, impose l’application de la vérité des prix. Un point sur lequel le FMI accorde une attention particulière.

Déséquilibre budgétaire – Un taux de pression fiscale dérisoire

L’autre grand handicap du cadrage macroéconomique ne peut être que la faiblesse chronique du taux de pression fiscale. Il ne représente que 14% du PIB dans le meilleur des cas, alors que la moyenne africaine dépasse les 20%. Même des pays détruits et ruinés par des années de guerre civile ont pu faire mieux que Madagascar. Pour ne citer que le Mozambique ou l’Angola. À la sortie de cette crise sanitaire qui perdure ailleurs, les réalisations attendues en matière de recettes fiscales tomberaient dans les 8% du PIB. Ce qui priverait davantage l’État de ses ressources financières internes, suffisantes pour qu’il puisse honorer ses vocations naturelles. Dans ces conditions défavorables, l’État se contente- sinon il est contraint- de ne faire que tourner l’Administration, au sens élargi, avec une qualité de services souvent lamentable. À peine si ces maigres récoltes arrivent à couvrir les dépenses de fonctionnement. Salaires des fonctionnaires, pensions des retraités, achat des fournitures de bureaux, chèques-carburants, et autres crédits de télécommunications.

Et dès qu’il est question de dépenses d’investissement à travers le PIP, Programme d’investissement public (constructions de routes, d’écoles, d’hôpitaux), un sigle bien connu des députés, le recours à des bailleurs de fonds bi ou multilatéraux ou l’intervention des organismes à but non lucratif devient une nécessité. Même pour organiser les différentes élections de ces dernières années, il a fallu passer par le canal des organismes onusiens.

60% du financement du PIP sont assurés par les ides budgétaires des partenaires financiers. D’où l’importance de conclure un contrat-programme avec le FMI. À moins que les différentes actions menées par la Direction générale des impôts, le paiement en ligne entre autres innovations, n’incitent les contribuables malgaches à être plus assidus pour s’acquitter de leurs obligations salutaires envers la nation. Mais dans une économie dominée par le secteur informel, assurant 25 à 30% du PIB, et décimée par le coronavirus, il est peu probable que cette tendance s’inverse. Selon des estimations périodiques, 20% des assujettis paient de façon régulière leurs impôts et taxes. Ceci explique cela.

Jirama et Air Madagascar – Les subventions en question

Cent milliards d’ariary. Au bas mot, c’est le montant de l’aide attendue par la Jirama de l’État pour soutenir son plan de redressement dévoilé la semaine passée. Avec une dette de 850 milliards d’ariary à épurer, cette demande semble être une goutte d’eau dans l’océan du déficit financier de la Jirama. Durant la Transition, elle a déjà bénéficié d’une enveloppe de 2 000 milliards d’ariary sans arriver à assainir sa trésorerie, toujours sous-tension. Par la suite, elle a procédé à une revue à la hausse de son système de tarification. Avant les « doubles-facturations » du mois de mars-avril, en pleine crise sanitaire, excusez du peu ! Coralie Gevers, country manager de la Banque Mondiale, a eu le courage et l’audace de crever l’abcès. Pour elle, l’État, sinon les contribuables participent au sauvetage d’une société dont les services, eau et électricité, qui laissent à désirer, ne profitent qu’à une infime partie de l’ensemble de la population. Elle n’a pas tout à fait tort. Mais des réponses cinglantes sont venues des adeptes de l’État providentiel. Ils ont insinué que ceux qui ont l’eau et l’électricité contribuent pour beaucoup au PIB. Alors, sans une autre solution énergétique, le mieux serait de maintenir en vie la Jirama. Qui envisage de sanctionner ses abonnés par une nouvelle augmentation de ses factures déjà salées. Pour atteindre l’équilibre opérationnel, nouvelle appellation du seuil de rentabilité d’ici la fin de l’année prochaine.

Air Madagascar, une autre société d’État à la dérive se trouve dans la même situation. Avec le fardeau de la dette qui la cloue au sol, elle attend la nomination d’un nouveau directeur général et la publication d’un imaginaire Business plan. Peut-être que le re-confinement en France et la fermeture des frontières à Madagascar offrent à Air Madagascar un sursis dans le temps. Rien ne presse.

Dans les deux cas, les subventions honnies par les bailleurs de fonds risquent de passer à la trappe si le projet de loi de finances leur accorde une place de choix dans la rubrique des « dépenses de fonctionnement ».

Vonjy Andriamanga, directeur général de la Jirama.

Conjoncture – Madagascar vue par la Banque Mondiale

Avant la pandémie de coronavirus (Covid-19), l’économie malgache se trouvait sur une trajectoire ascendante. Après une longue période d’instabilité politique et de marasme économique, la dynamique s’est accélérée depuis cinq ans, pour atteindre en 2019 un taux de croissance estimé à 4, 8 %, un niveau inédit depuis dix ans.

En contribuant à restaurer la confiance des investisseurs, rouvrir l’accès aux marchés d’exportation, renouer avec les apports de financements concessionnels et lancer des réformes structurelles, le retour à l’ordre constitutionnel et la transition politique pacifique lors des dernières élections ont joué un rôle déterminant dans cette reprise. Ces tendances positives se sont également traduites par une amélioration de la situation sur le marché du travail et un recul de la pauvreté même si, selon les estimations, 75 % de la population vivaient toujours sous le seuil international de pauvreté de 1,90 dollar en 2019, un taux nettement supérieur à la moyenne régionale de 41 %.

En 2020, l’impact économique, social et budgétaire de la crise du coronavirus sera brutal. Les perturbations dans les échanges et les voyages internationaux ainsi que les mesures de confinement décrétées dans le pays devraient provoquer un tassement très net de l’activité, avec une chute attendue du PIB à 1,2 %, très en deçà des prévisions d’avant la crise, qui tablaient sur un rythme de 5,2 %. Dans ce contexte, les populations vulnérables dans les zones urbaines seront particulièrement exposées aux difficultés économiques et aux pièges de la pauvreté. L’effondrement des recettes fiscales et les dépenses liées à la crise sanitaire vont peser sur le déficit budgétaire, provoquant une hausse subite des besoins de financement.

Ces évolutions soulignent la nécessité de mettre en œuvre des mesures d’urgence vigoureuses pour sauver des vies, protéger les plus vulnérables et préserver les emplois à court terme, mais également pour accélérer les réformes aux fins de stimuler les investissements en appui à une reprise durable, renforcer la résilience aux chocs à venir et maintenir la dette publique sur une trajectoire soutenable. La Banque Mondiale mobilise tout son arsenal d’instruments pour accompagner le gouvernement dans la réalisation de ces objectifs.

 

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