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Pierrot Serge Randrianaritiana – « L’autosuffisance rizicole dépend de nombreux paramètres »

Ingénieur en génie rural, ayant accumulé de nombreuses expériences dans le développement agricole, passant de chef de service PRMP, à secrétaire général du ministère de l’Agriculture, et actuellement, coordonateur national du programme DEFIS, Pierrot Serge Randrianaritiana, accepte de livrer des explications techniques, sans être trop politiques, sur les problèmes entravant le secteur rizicole en particulier.

Quelle serait la définition à donner sur ce qu’on entend par «autosuffisance en riz»?

En terme technique, c’est produire la quantité de riz dont nous avons besoin. Il y a deux ou trois façons de le faire. C’est de transformer la manière de cultiver et de produire le riz. Ensuite, la filière nécessite l’investissement effectif du secteur privé en amont et en aval. Et les opérateurs sont tenus d’engager un contrat d’agrégation avec les paysans pour combler le gap de production que nous enregistrons chaque année, en fournissant des appuis techniques avec des intrants. En d’autres termes, c’est un partenariat gagnant-gagnant entre les producteurs et les opérateurs. Mais tout ceci repose sur la contribution réelle de l’État dans les aménagements de superficies rizicoles.

En soixante ans d’indépendance, pour quelle raison n’avons-nous pas encore atteint notre «indépendance rizicole»?

Les problèmes sont multiples.En premier lieu, il y a le problème de superficie et d’infrastructures. Si la population malgache ne cesse d’augmenter au rythme de 2,8 %, la superficie irriguée stagne ou diminue même. Si dans les années 60 nous avions de grandes infrastructures fonctionnelles dans l’Alaotra, Marovoay, Andapa et ailleurs, ces infrastructures sont en fin de vie actuellement. Il faut donc un grand aménagement pour les remettre à 100% opérationnelles. Actuellement, seulement 500 000 ha des périmètres aménagés sont plus ou moins fonctionnels.Le deuxième problème majeur concerne le changement climatique. La dégradation de la couverture végétale et les catastrophes naturelles sont de plus en plus intenses chaque année et entraînent la destruction des infrastructures et des ensablements de rizières. Par ailleurs, il faut savoir qu’environ 800 000 ha de rizière attendent la pluie pour produire.Le troisième problème concerne l’adoption de la technique culturale. Bon nombre d’agriculteurs ne maîtrisent pas encore le repiquage en ligne pourtant enseigné depuis les années 70. Il faut ajouter la non-disponibilité ou non-accessibilité des intrants comme les semences ou engrais pour les paysans.

Que faut-il pour ne pas dépendre du riz extérieur?

D’abord, l’intervention de l’État sur les infrastructures, le contrat d’agrégation agricole que j’ai cité plus haut. On peut répartir Madagascar sous formes de zonages selon le pôle de production excédentaire où chaque zone devra assurer une certaine quantité de production de riz pour le marché, et aura un ou deux opérateurs pour assurer la collecte jusqu’à la distribution, tout en essayant de réduire les intermédiaires. Cela permettra de maîtriser le prix au niveau des producteurs et au niveau des marchés en éliminant plusieurs intermédiaires. Ce qui est sûr, c’est que sans un prix favorable pour les producteurs, ils n’agiront pas plus que d’habitude pour augmenter la production.

Les centaines de projets mis en œuvre depuis toutes ces années n’ont-ils pas donné les effets escomptés?

D’une façon générale, chaque projet rizicole a apporté des résultats tangibles. Le problème se trouve surtout à la mise à l’échelle et la pérennisation de l’après-projet. Certains facteurs non pris en compte ont aussi égratigné le résultat du projet. Le ministère a toujours essayé de capitaliser les leçons apprises de chaque projet et rectifié les points à améliorer dans les futurs projets.

Citons par exemple le projet PPI (projets périmètres irrigués) sur les infrastructures et le Programme national de Vulgarisation ou PNVA. Ces deux projets avec la Banque Mondiale ont eu des résultats attendus limités à cause du manque de coordination des interventions sur les terrains. Le projet PSDR (Projet de soutien au développement rural) par contre, est intervenu sur tout le territoire, ce qui a donné un effet de saupoudrage ne permettant pas d’apporter un impact significatif. Le projet BVPI (Bassin versant périmètre irrigué) par contre s’est concentré dans de grandes superficies tout en essayant d’intervenir dans les bassins versants impactant, mais cette action sur les bassins versants est limitée. C’est pourquoi le dernier projet de la Banque a essayé de voir plus large en adoptant une « approche paysage » avec PADAP et en y intégrant les trois secteurs concernés, l’eau, l’environnement et l’agriculture.

L’État a longtemps appuyé les agriculteurs mais ces derniers ne sont toujours pas non plus autonomes. Quelle explication à fournir?

L’autonomie des agriculteurs passe par plusieurs facteurs, à savoir la disponibilité d’infrastructures de production, une technique performante et durable, un produit compétitif et un marché stable. L’agriculteur doit aussi passer par un changement de mentalité en adoptant une mentalité d’entrepreneur, ce qui est le plus difficile à faire à cause des interférences sociale, politique ou conjoncturelle.

Par exemple, un riziculteur pour 1 ha arrive-t-il à subvenir à ses besoins pour l’année? En admettant un rendement de 3t à l’hectare, sans parler des charges d’exploitations, cette production lui donne donc 3 000 000 Ar. Est-ce suffisant pour toute l’année? Il faut donc qu’il trouve ou complète avec d’autres activités, d’où l’importance de cet esprit d’entrepreneuriat.

Parlons de la mécanisation agricole qui ne recouvre que 4% des agriculteurs.

Le problème de mécanisation réside sur le manque d’analyses des vrais besoins des agriculteurs. L’État a toujours globalisé la vision de la mécanisation sur tout le territoire. Toutefois, les besoins de l’Alaotra ne sont pas forcément les mêmes que ceux de la Haute Matsiatra, qui sont aussi différents des besoins de Vatovavy Fitovinany. Je propose d’adopter une approche selon les zones agro écologiques et la typologie des exploitants. À titre de réflexion, avons-nous besoin de tracteur pour labourer ou de repiqueuse ou de moissonneuse? À mon avis personnel, le motoculteur à usage multiple correspond au mieux à notre système.

Où en est le programme DEFIS actuellement?

L’objectif du Programme Développement des filières agricoles et inclusives (DEFIS) lancé en décembre 2018, consiste à transformer l’agriculture familiale par l’adoption d’un système de production performant, soucieux du changement climatique et l’intégration des Exploitants agricoles familiaux(EAF) dans des filières rémunératrices afin que l’agriculteur puisse vivre de son métier.Particulièrement pour le Sud, le programme ambitionne de sortir les paysans de cette situation d’urgence vers une situation de développement durable.

Quelle a été l’approche de base du programme?

Le programme a d’abord mis en place les structures d’intervention basées sur le partenariat avec des organisations sur place pour s’assurer dès maintenant de la pérennisation après notre départ. C’est pourquoi nous travaillons avec les organisations paysannes régionales (OPR) ou locales, et/ou des ONG locales pour la mise en œuvre. Ensuite, il était nécessaire de construire en premier les infrastructures de production comme les barrages d’irrigation, des centres de production de semences, des centres de collectes (GCV), et des parcelles de démonstration.

Nous avons réussi à aménager ou réhabiliter 20 périmètres totalisant environ 3 000 ha et cette année, nous prévoyons de construire 40 autres périmètres totalisant 7 500ha. Une partie de ces aménagements concerne le Sud. Nous avons essayé de capitaliser les investissements concentrés dans les pôles de développement, financement à la demande des paysans et promotion de l’agriculture contractuelle à travers l’agrégation.

Pouvez-vous citer quel­ques résultats prometteurs?

À Fianarantsoa, les OPR partenaires arrivent à produire eux-mêmes les semences pour leurs membres : plus de 100t de semences de riz et 75t de semences de maïs. Pour le partenariat avec des opérateurs de marchés, la coordination interrégionale de Manakara a réussi à conclure un contrat avec un opérateur sur le riz dans le périmètre de Marofahihy pour un achat de production de 80 t, avec la prévision d’appui sur les entrants pour la prochaine campagne.Dans le Sud, après des parcelles de démonstration, nous sommes en train de mettre en place un système de production intégré pour faire face aux contraintes climatiques.

Ce sont des résultats prometteurs pour le Programme. Malgré la situation actuelle, nous avons déjà aussi des contrats avec d’autres filières comme le petit ruminant, le miel et en cours de négociation pour le café, le maïs et l’oignon.

2 commentaires

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  • Faut-il à tout prix, lester les charges des paysans avec ces intrants? Comment font les autres pays asiatiques qui ont le riz comme nourriture de base? C’est triste de lire que le pays doit importer du riz? Encore heureux que ce n’est pas du riz de Camargue! Un riziculteur japonais préconisait, le service, ô combien simple, de canards qui « s’amusent » dans les rizières en y déféquant d’où l’engrais naturel et ré-oxygénant l’eau avec ses pattes.Et plus tard, du bon canard laqué! Une variété de riz coréen, d’un très bon goût, est cultivé traditionnellement. Qu’attend Madagascar pour suivre de tels exemples.Arrêtons tous projets machiavéliques de ce dj, qui vend tous les terrains pour faire construire des besoins inutiles enrichissants les sociétés étrangères.

  • Merci pour les questions posées qui sont de bonnes questions et qui se suffisent en elles-mêmes pour mettre en exergue les incompétences des responsables étatiques : En soixante ans d’indépendance, pour quelle raison n’avons-nous pas encore atteint notre « indépendance rizicole » ? … Les centaines de projets mis en œuvre depuis ces années n’ont-ils pas donné les effets escomptés ?

    La réponse de l’expert qui explique par exemple que la population est en augmentation alors que les superficies des périmètres rizicoles diminuent est inquiétante et symptomatique, car la population va encore augmenter dans les années à venir et que l’expert estime qu’il va falloir faire de grands aménagements pour remettre à 100% opérationnelles les infrastructures actuelles (pour atteindre le niveau des années 1960 !). Et donc des millions de dollars de dettes encore alors que les centaines de projets mis en œuvre depuis ces années n’ont pas donné les effets escomptés? et ce pour essayer d’être au même niveau que celui des années 60??? Ceci illustre bien pourquoi Madagascar est plus pauvre qu’il y a 60 ans!

    Le fait de se satisfaire que chaque projet rizicole ait apporté des résultats tangibles illustre parfaitement le manque de vision des responsables qui ne voient que le bout de leur nez (effet ponctuel) sans les lier aux impacts sur les indicateurs au niveau national. C’est cette forme d’évaluation restrictive qui est le problème de fond des projets à Madagascar car les grands responsables pendant des années, comme l’expert interviewé, n’arrivent pas à agréger les résultats ponctuels dits souvent « satisfaisants » en impacts en termes de développement notoirement défaillant. Les responsables à Madagascar se laissent berner par les bailleurs qui imposent des indicateurs ponctuels non liés au final à un développement tangible.

    Ceci est d’autant plus inquiétant que la LFR actuelle dépouille encore plus le secteur agricole qui est pourtant le lot de la majorité de la population, et que ce sont les mêmes personnes qui n’arrivent à voir que leur guidon qui restent les mêmes responsables du secteur en changeant juste de titre.

    Le pire est que le grand responsable risque de se comporter selon l’adage chinois, comme quoi, « Quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt », en pire, car comme l’idiot est puissant, il va vouloir en plus couper le doigt.

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