Répression abusive contre les déserteurs mal payés


À partir d’avril 1820, le système de recrutement des « prestataires payés » pour travailler sur le railway Tananarive-Antsirabe se durcit. Les procédés mis en œuvre semblent très durs devant les réticences et les objections de certains administrateurs de district (lire précédentes Notes). Mais le procédé le plus courant est la désignation des ouvriers par les autorités indigènes. Dans son Mémoire à la date du 7 novembre 1920, le pasteur Buschenshutz écrit : « Pour beaucoup de subordonnés indigènes, ces opérations de recrutement de main-d’œuvre ont été une véritable source de revenus. On se répétait, il y a quelques mois, le taux auquel tel ‘mpiadidy’ (chef de quartier) faisait échapper aux travaux de chemin de fer… Il est extrêmement difficile aux petits fonctionnaires indigènes de se garder de la tentation des pots-de-vin… » Pour l’Administration, il est beaucoup plus difficile de maintenir les hommes sur les chantiers que de les réquisitionner. Car ils s’y voient imposer « une tâche disproportionnée avec le nombre de jours à faire ». Abandonnant les salaires acquis, parfois à la veille de la paie, les fuyards sont très nombreux. Les chefs de district les font alors poursuivre et emprisonner « en faisant jouer l’arme commode, mais arbitraire et illégale dans ce cas précis, du Code de l’indigénat ». Jean Fremigacci, dans son étude sur la « Mise en valeur coloniale et travail forcé … », ironise qu’il faut singulièrement forcer ce texte pour appliquer en la circonstance l’article 15 (arrêté du 4 décembre 1912) sur « le refus ou inexécution des services de garde, de patrouilles ou de vigie prescrits par les autorités, l’abandon d’un poste ou la négligence dans ces mêmes services ». Article qui ne sanctionne, en fait, que le non-respect des obligations internes du Fokonolona énumérées dans le décret du 9 mars 1902. Comme cette répression abusive est, de surcroit, jugée insuffisante, le chef de la province du Vakinan­karatra Bensch en ajoute une autre, la circulaire aux chefs de district du 7 juin 1920 : « Tout homme qui rentre chez lui, sans son passeport signé par l’entrepreneur, doit être considéré comme déserteur et renvoyé sur le chantier. » Quant aux fonctionnaires indigènes qui ne les signaleraient ni ne les arrêteraient, ils doivent être punis. Au total, l’effort imposé au Vakinankaratra est très dur. Dans le seul district d’Antsirabe qui compte 14 000 hommes adultes, environ 5 000 sont frappés par la réquisition, de quarante cinq jours à deux mois, du 1er avril au 23 septembre 1920. Les travaux des 12e et 13e lots retiennent à eux seuls 1 000 hommes en permanence. Mais le bilan de la gestion de Guyon qu’il adresse au ministre, peut souligner l’avancement satisfaisant du TA dû notamment- selon l’euphémisme qu’il emploie, indique l’auteur- « à la liaison organisée par le gouverneur général entre les chefs de province et le service technique pour le recrutement de la main-d’œuvre ». Le nouveau gouverneur général, Hubert Garbit qui est de retour pour un second mandat (mai 1920-mars 1923) est un « personnage aux multiples facettes et aux ambitions inconciliables, qui reflètent les contradictions aussi bien de l’entreprise coloniale française que celles d’un tempérament ». Sur le chapitre du travail forcé, Garbit doit se démarquer vis-à-vis de certains critiques métropolitains qui gardent en mémoire l’arrêté du 7 avril 1916. Dans ces conditions, la contrainte va revêtir un aspect plus insidieux, multiforme. L’étude de ce gouvernement général « permettra de mettre en relief la variété et l’étendue des moyens de coercition, dont peut disposer, en réalité, en permanence le pouvoir colonial ». Le nouveau maitre de la Colonie fait très vite savoir à Paris, dans une lettre du 24 no­vembre 1920 à son ministre, qu’il désavoue son prédécesseur dont il dénonce « le système artificiel de réquisitions ». « Depuis deux ans, on ne fait plus de politique indigène. On a édifié à tâtons, une sorte d’impérialisme avide ; l’Administra­tion semble s’être mise au service des impatiences particulières… elle est devenue une sorte d’agent recruteur aux bras multipliés. » Pour lui le remède est, dans la mise en place d’une législation du travail d’inspiration libérale, accompagnée d’une « propagande morale ». Il ne s’agit donc que d’un retour au « régime de la persuasion enveloppé, cette fois, de légalisme ». Et précise l’auteur, c’est bien l’inspiration de la circulaire du 5 aout 1920 « au sujet de l’action administrative à exercer en vue du développement économique de la Colonie par un meilleur rendement de la main-d’œuvre ».
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