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Chronique

Girouette et pirouette

Le 5 décembre 2022, je brocardais cette «autoroute à la poursuite de la forêt». L’annonce de l’abandon des travaux d’infrastructures devrait donc me rasséréner, mais c’est impossible. Entre-temps, dans d’inédites et incongrues festivités de lancement du chantier, des tonnes de terre ont déjà été déversées dans les rizières pour tracer le plus hâtivement possible les premiers 80 kilomètres. Outre l’archaïsme du procédé pour de grands travaux effectués au XXIème siècle, il faut évidemment s’inquiéter de l’impact environnemental. Si la faune (lémuriens, batraciens, chenilles et papillons, crabes et scorpions, araignées, insectes, reptiles, petits mammifères, caméléons, escargots, oiseaux) et la flore (aloe, cactus, orchidées, pandanus madagascariensis) de la légendaire «ala atsinanana» (forêt de l’Est) ont gagné un répit, y aura-t-il remise en l’état initial pour les rizières déjà vandalisées ?
«Nous devrions minimiser plutôt qu’accentuer notre pression anthropique. Réhabiliter le réseau routier dit de l’an 2000, un bon maillage déjà du territoire conçu dans les années 1960 : pour éviter de remblayer d’autres rizières, de niveler d’autres montagnes, de saccager d’autres forêts, d’assécher d’autres sources, de génocider d’autres espèces déjà en voie de disparition», écrivais-je dans cette Chronique «Une autoroute à la poursuite de la forêt».
L’annonce de la construction d’une nouvelle autoroute à travers la forêt de l’Est doit nous interpeller, puisque 2022 n’est définitivement plus 1896. Un coup d’oeil sur la carte dressée par la FTM (Foibe Taosaritany Madagasikara) en 1990 montre le contraste saisissant entre le vert profond de la forêt de l’Est avec le blanc sinistré qui commence un peu à l’Est du lac Alaotra. Malheureusement, il faut supposer que cette immense forêt, avec sa flore et sa faune, ne doit plus être en 2022 ce qu’elle était encore en 1990. La première carte forestière de Madagascar, établie en 1905, ne comptabilisait déjà plus que 4 millions d’hectares de forêts intactes, 4 millions hectares de boisements ruinés par les exploitations agricoles et 4 millions hectares d’une brousse arbustive appelée «savoka».
Rien que pour le Parc National Zahamena, que vaudra l’afflux humain et mécanique d’une autoroute ? Réserve naturelle intégrale en 1927, Parc National en 1997, Patrimoine mondial de l’UNESCO en 2007 : Zahamena sera-t-il le cimetière des 62 espèces d’amphibiens, 48 espèces de reptiles, 13 espèces de lémuriens, 109 espèces d’oiseaux, en 2027 ?
Avec la main droite, ce régime vient de procéder à un reboisement officiel devenu rituel républicain. Avec la main gauche, il comptait abattre et déraciner des milliers d’autres arbres à travers la forêt de l’Est.
Mieux qu’une autoroute-balafre au sein de la forêt, je fais le rêve de la restauration d’un immense corridor forestier Sud-Nord, Andohahela-Andringitra-Ranomafana-Andasibe-Mantadia-Zahamena-Ambatovaky-Mananara-Masoala. Malheureusement, la pousse d’un arbre appelé à survivre aux décennies est trop lente pour l’impatience politique, prompte à inaugurer un pont Bailey provisoirement définitif sur les multiples portions affaissées de nos routes nationales, qui n’ont plus de route que le nom.

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