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Chronique

L’humilité n’a jamais été son fort

«Pourquoi voulez-vous qu’à 67 ans, je commence une carrière de dictateur ?». Cette réplique du général de Gaulle, à la presse venue l’interviewer ce 19 mai 1958, est la première association d’idées qui me vient au moment où Raymond Ranjeva quitte la présidence de l’Académie malgache. Il avait annoncé ne vouloir accomplir qu’un seul mandat et, à bientôt 80 ans, il aura tenu parole, devenant l’un des rares présidents à en céder le maillet autrement qu’à titre posthume.

Intronisé le 25 octobre 2017, en présence du Président de la République Hery Rajaonarimampianina, Raymond Ranjeva avait évoqué une filiation avec Radama II, lequel aurait donc survécu à l’attentat de 1863… Un pèlerinage au «fasana tsy very hasina» de Morafenobe semblait s’imposer: l’a-t-il accompli? Et aura-t-il su partager l’esprit de l’académie des Menamaso, affidés de Rakotondradama, en la maison de pierre d’Ambohi­mitsimbina ?

(Début de citation de la Chronique du 26 octobre 2017): «L’humilité n’a jamais été mon fort» confesse Raymond Ranjeva. Mais, le «sachant» Raymond Ranjeva fut d’abord un apprenant. C’est donc avec un respect affectueux qu’il évoque ses «Maîtres», éclectiques et oecuméniques.

Il cite volontiers Prosper Rajaobelina (1913-1975), le protestant, auteur des «Lahatsoratra Voafantina» (1948), ou encore de «Lala sy Noro» (1952), que je me souviens avoir lu en classes primaires, un quart de siècle après sa première édition; et Siméon Rajaona (1926-2013), le catholique, auteur des «Takelaka Notsongaina» (1961 et 1963) que je consulte toujours régulièrement, presque soixante ans après leur imprimatur. Oeuvres devenues des classiques, certes, mais l’éternité de ces deux auteurs souligne dangereusement l’absence de relève. Aussi, quand Raymond Ranjeva voit «l’Académie malgache en continuatrice de l’oeuvre du Firaketana», je constate surtout que ce dictionnaire encyclopédique, lancé par le pasteur Ravelojona et Gabriel Rajaonah en 1937, s’est définitivement arrêté à la lettre «L», les documents qui pourraient servir à l’achever restant dispersés entre les familles respectives des deux fondateurs.

Si le mouvement nationaliste Vy-Vato-Sakelika (VVS) avait été décapité en 1916. Raymond Ranjeva voit cependant dans la démarche Firaketana la continuation de ce même nationalisme. Notons qu’il fut surtout protestant, le pasteur Ravelojaona (1879-1956) ayant même été à la tête du temple tananarivien d’Ambohitantely cinquante ans durant.

Parmi les catholiques, une certaine nostalgie sourde au souvenir de Dama-Ntsoha, «nitaiza anay». Celui, qui fut d’abord prêtre jésuite avant de quitter les ordres, aimait réunir les jeunes à son domicile d’Ambanidia, faisant cotiser «ariary efatra» la séance. Jean-Baptiste Razafintsalama, qui fut curé d’Ambohimitsimbina, alias Damantsoha (1885-1963), auraitil pu être condisciple de l’autre jésuite Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955)? Ce petit cercle informel chez Damantsoha, lui-même auteur prolifique, mais pas toujours compris, de quantité d’ouvrages, plus intuitifs que scientifiques, sur un fond bouddhique dans la civilisation malgache ainsi qu’une étymologie sanscrite dans la langue, aura donc été une sorte de première académie.

Catholique encore, Joseph Rabetrano, fils d’un catéchiste dans cette partie Nord de l’Imerina dont les jésuites (Malzac, Delbosc, Fabre) firent une terre de prédilection dans la deuxième moitié du XIXème siècle. Devant la révolte Menalamba, Joseph Rabetrano et les campagnards catholiques durent fuir Ambato­- mainty et Anjozorofady en direction d’Ambohibema­soandro. Quarante ans plus tard, au collège Saint-Michel, il racontera à Jacques Tiersonnier comment Jacques Berthieu avait cédé son cheval à un jeune trop fatigué pour marcher; il revit le prêtre le lendemain, et celui-ci avait déjà le visage en sang. De Joseph Rabetrano, Raymond Ranjeva dit «nitaiza an’i Dada». Enseignant au Collège Saint-Michel dans les années 1910s, Joseph Rabetrano fut le traducteur attitré des pièces (Le Bourgeois gentilhomme, Le roi des oubliettes, Renaud de Sidon) que les Anciens du Collège donnèrent régulièrement en malgache.

Les maîtres de nos maîtres ne sont-ils pas un peu aussi nos maîtres? Parmi les jésuites de ce territoire MandiavatoZanakandrianato, du Nord de l’Imerina, François Callet, plutôt que d’y laisser sa trace, marquera l’histoire de l’empreinte de son Tantara ny Andriana.

Arrivé à Tananarive en 1864, le «père Callet» sera nommé par la reine Rasoherina précepteur du prince Ratahiry. Il réussit à publier le premier volume des Tantara ny Andriana dès 1873. Malheureusement, son grand dessein d’un dictionnaire de la langue malgache, dont les premières pages parurent en 1882, restera à jamais inachevé, le dictionnaire qu’en firent ses collègues Abinal et Malzac restant manifestement en deçà, selon le témoignage d’un autre jésuite, Adrien Boudou. Damantsoha, lui dédiant son livre «Histoire politique et religieuse des Malgaches» (1960), écrivit que «Callet fut l’écho très pur d’un passé qui n’était pas celui de sa race» .

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