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Laconisme – La planète des Narcisse

L’épaisseur de la frontière qui sépare la vie privée et la vie publique tend à s’amincir. Rien n’échappe aux griffes de l’appareil photo : les événements s’enchaînent, ainsi en est-il également de notre présence dans le monde virtuel : notre mur sur Facebook, notre Instagram s’étoffent en même temps qu’on grandit. Et notre vie s’offre à la vue de nos amis et followers. Bouleversement dans le système de valeurs : la vie privée, qu’on a confiée à un journal intime scellé, est désormais déballée dans ces ersatz de l’existence que sont les réseaux sociaux. Vivre aujourd’hui c’est en grande partie, quémander le regard d’autrui.
L’exhibition de nos photos relève d’un réflexe qui aurait certainement intéressé Pavlov. Les stimulus sont multiples et apparaissent fréquemment sur notre chemin : un beau paysage, un endroit insolite, les simples manifestations inhabituelles de la nature, un repas, un événement familial, … Tous provoquent cet emploi de l’appareil, la profusion de selfies qui envahissent le paysage. Des photos de nous mais qui sont destinées aux yeux des autres.
Dans Huis-clos (J.-P. Sartre, 1944), après avoir longtemps souffert des regards objurgateurs de ses camarades de l’enfer qui méritent tous pourtant le mépris, Garcin sortit une phrase destinée à la postérité : « L’enfer c’est les autres ». Sept décennies et demie plus tard, nouveau bouleverse­ment : « Le regard de l’autre c’est le paradis ». La félicité obtenue par les centaines de réactions (j’aime, j’adore, …) est devenue une quête quotidienne. L’enfer c’est maintenant « L’indifférence des autres ». La pire des supplices, c’est quand vous croyez avoir trouvé le statut du siècle, la photo parfaite et que vos «amis» les traversent sans réagir. Comme nous sommes tous, inconsciemment tombés amoureux de notre propre image, l’indifférence est perçue par l’amour propre des Narcisse que nous sommes devenus plus sanglante qu’un coup de poignard dans le cœur.
Tous Narcisse. Comme ce chasseur de la mythologie, nous sommes devenus des pratiquants de ce culte dont notre image est l’objet, et est devenu un phéno­mène universel qui peut s’enorgueillir de rassembler en tout lieu des adeptes aussi innombrables que le nombre des étoiles.
À l’instar de Narcisse qui tombe amoureux de l’image renvoyée par un lac limpide sans savoir que l’objet de son amour n’est autre que lui-même, on se noie dans le grand lac mondial où se reflètent des milliards de visage. Et c’est la vie elle-même qui est atteinte : le temps qu’on contemple notre propre image, on est déconnecté du monde. Comme Narcisse indifférent aux appels d’Echo qui l’aime.

par Fenitra Ratefiarivony

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