Chronique

Chronique de VANF : Nostalgie de la SOLIMA

«Pour faire face aux réalités du monde d’aujourd’hui et pour être certain d’aider les pays à rester dans la trajectoire de l’Accord de Paris sur le climat, nous ne financerons plus les projets d’exploitation de pétrole et de gaz à compter de 2019». C’était l’annonce choc de Jim Yong Kim, alors président de la Banque mondiale, au One Planet Summit de Paris, le 12 décembre 2017.

La distorsion entre les protestations de respect de l’environnement et les hésitations à renoncer à un modèle à succès est illustrée par le cas de la Norvège : premier producteur d’Europe de l’Ouest et dont 20% des revenus provient des revenus du pétrole et du gaz naturel, mais dont le discours environnementalement responsable en fait un premier de la classe écolo. En mars 2019, le fonds souverain norvégien avait annoncé se désengager des activités amont (exploration et production). Pourtant, ce désinvestissement initial de 37 milliards de dollars a été ramené à 5,8 milliards de dollars en août 2019 : l’exclusion ne concernerait que les extracteurs de pétrole brut, mais pas les raffineurs ou les pétrochimistes. Il est désormais question de sortir uniquement de l’upstream et de rester dans un secteur de l’énergie désormais diversifié.

Dès 1990, la Norvège, avait pris la précaution de créer ce fonds souverain, alimenté à 90% par ses «pétrodollars». Ce fonds souverain, devenu le plus riche du monde avec 1000 milliards de dollars en actifs, doit permettre au pays d’envisager un «virage vert» : mais, si la Norvège, leader mondial de la voiture électrique, privilégie l’hydroélectricité à domicile, elle exporte presque tout son carburant fossile. Et si la Norvège fut l’un des premiers pays à ratifier l’Accord de Paris, en avril 2016, un mois plus tard, elle autorisait quarante concessions de prospection pétrolière dans l’Arctique et sa banquise ce qui lui a valu un procès intenté par Greenpeace qui dénonce la «schizophrénie norvégienne» sur la question pétrolière.

Si Madagascar décide de faire de la restitution des îles malgaches une question d’identité nationale, la récente crise de l’approvisionnement en carburants a réactualisé la question de notre indépendance énergé­tique et la pertinence du maintien d’un organisme comme l’OMNIS : l’Office des Mines Nationales et des Industries Stratégiques employé à détecter nos ressources en huile lourde, en grès bitumeux ou en or.

La nationalisation n’est pas un gros mot. En juin 2009, General Motors, le fleuron américain de l’industrie automobile, se mettait sous la protection du chapitre 11 de la loi américaine sur les faillites : l’État fédéral rachète alors 60% de son capital. Le géant pétrolier norvégien, Equinor, anciennement Statoil (pétrole d’État), est une multinationale détenue à 70% par l’État norvégien. Dans Indian Oil, le Gouvernement indien a gardé 57%.
Les longues files d’attente aux stations-service ont ravivé de vieux souvenirs de la République socialiste et ce n’est pas sans quelque paradoxe que les plus âgés ont eu la nostalgie de la compagnie nationale SOLIMA. Ironie et paradoxe : on évoque des réserves supposées de pétrole ou de gaz naturel, au moment même où le reste du monde décide de se désengager des énergies fossiles. Pour assumer cet anachronisme, aurions-nous l’audace de dénoncer l’injustice de voir le reste du monde renoncer à la solution de facilité des énergies fossiles, à l’invitation des puissances occidentales, alors que l’Europe et les États-Unis ont justement fondé leur prospérité en puisant à gogo dans le charbon, le sable bitumeux, le pétrole et le gaz. Non sans avoir abondamment souillé les océans et pollué l’atmosphère.

Les États-Unis, par exemple, grâce aux hydrocarbures non-conventionnels, dont l’extraction est plus complexe tout en présentant de plus grands risques écologiques (dans les sables bitumeux, les émissions peuvent dépasser 100 kgs de CO2 par baril produit), sont devenus le premier producteur mondial avec 13,1 millions de barrils par jour en 2017.

Dans une étude sur le secteur de l’énergie à Madagascar (Diagnostic du secteur énergie à Madagascar, Rapport WWF en partenariat avec le Ministère de l’Énergie, étude réalisée par la Société d’Appui aux Investissements Durables (AIDES), septembre 2012), j’ai pu lire ceci : «Compte-tenu de l’éloignement du lieu d’approvisionnement par rapport au pays et de contraintes en matière de capacité d’accueil des ports (Toamasina et Mahajanga), les quatre opérateurs affrètent ensemble un seul tanker pour acheminer les produits pétroliers à Madagascar» (page I) ; «La demande totale en produits pétroliers (gasoil, fuel oil, pétrole lampant) atteindrait 964.734 m3 en 2020 (dont 767.280 m3 de gasoil) pour arriver à 1.139.755 m3 (dont 908.298 m3 de gasoil) en 2050» (page J).
Parmi ses activités d’exploration, l’OMNIS pourrait étudier le schéma chez d’autres pays insulaires de la région Indianocéanie. Notre océan Indien est au coeur d’une région qui associe la Chine, l’Inde, le Moyen-Orient et l’Afrique de l’Est, avec la moitié de la population mondiale en 2025. Litasco, filiale du géant russe Lukoil, s’est implantée à La Réunion, mettant fin au monopole de la SRPP (Société réunionnaise des produits pétroliers : détenue par le groupe Rubis qui a racheté les parts de Total et Shell en 2015 ; Rubis est présent à Madagascar au travers de Vitogaz et de Galana, dont il a fait l’acquisition en 2017).

Lukoil détient 21% des réserves pétrolières russes et 1,3% des réserves pétrolières mondiales tandis qu’elle assure 2% de la production mondiale de pétrole. Avec 11,3 millions de barils par jour en 2017, la Russie, non membre de l’OPEP, produit autant de pétrole que l’Iran, le Nigéria, le Venezuela, l’Algérie et l’Équateur réunis. Son oléoduc, le «Drjouba», qui avait fêté ses 50 ans le 15 décembre 2014, approvisionne toute l’Europe (Biélorussie, Pologne, Allemagne, Lettonie, Lituanie, Ukraine, République tchèque, Slovaquie, Hongrie).

L’Inde, qui ne produit pas de pétrole, n’en a pas moins construit la «Jamnagar», la plus grosse raffinerie au monde, qui est située dans le Gujarat dont sont originaires les Karana de Madagascar. C’est une double raffinerie en une : une raffinerie pour le marché intérieur, une autre pour l’exportation, avec une capacité de raffinage combinée de 1,4 million de barils par jour. Indian Oil, déjà présente à l’île Maurice, avait également envisagé de prendre pied à La Réunion.

Importer à défaut de produire, stocker, raffiner, distribuer : la question finale, la question de toujours pour une île, est comment réduire la dépendance vis-à-vis de l’extérieur et permettre à l’État de disposer d’un certain contrôle dans la chaîne d’approvisionnement.

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