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Le temps du tennis

Il fut un temps, à une époque fort éloignée (bien que relativement récente) de la démocrati­sation de la télévision et aux antipodes de la myriade de chaines de l’ère actuelle d’overdose collective télévisuelle, le tennis mondial se résumait en un seul tournoi: les Internationaux de France de tennis, qu’on connait sous le nom vernaculaire de Roland-Garros, qui pouvaient alors prétendre, au même titre que le Mondial pour le foot, à l’appellation de Graal tennistique. C’était un temps qui tranchait avec la facilité actuelle d’accéder aux autres tournois majeurs qui a redonné à Roland-Garros la place qui est la sienne: un tournoi du Grand Chelem comme les trois autres (Australie, Wimbledon, US Open).

Mais au moins, celui qui a été, pendant des années, l’unique accès des Malgaches au tennis de haut niveau, nous a fait voir ce sport sous son aspect le plus ludique pour le public mais qui est aussi sa forme la plus éprouvante pour les participants: les caractéristi­ques de la terre battue qui ralentissent la balle rendant les échanges plus longues, combinées à l’absence de tie-break donnent au téléspecta­teur, magnétisé par le long va-et-vient de la balle, une rare et précieuse sensation qui le rapproche du « sentiment de l’éternité » de Spinoza. Une vertu du mouvement de la balle, dont la forme sphérique évoque l’infini, que les Aztèques ont compris quand ils ont créé un jeu de balle qui imiterait le mécanisme éternel des constellations: l’équation céleste.

Corollaire de cette carence en informations tennistiques, une victoire à Roland-Garros suffit à porter un(e) joueur(euse) de tennis en apothéose. Et si pour quelques générations, Rafael Nadal, recordman absolu (12 sacres à Roland-Garros) du nombre de titres à Porte d’Auteuil, est une idole, c’est grâce à cette image incomplète renvoyée pendant longtemps par l’unique vitrine du tennis qui s’offrait à nous (qui ne diffusait qu’un seul tournoi du Grand Chelem sur quatre) et qui a forgé en nous cette figure de Rafael Nadal comme incarnation de l’invincibilité. Pendant longtemps et à cause de ce miroir incomplet déformant qui ne reflétait pas le palmarès de Roger Federer, beaucoup plus impressionnant à l’époque que celui de Nadal, celui-là a été dans l’ombre de celui-ci.

Mais depuis que toutes les dimensions du tennis sont devenues accessibles grâce à la démocratisation de la télévision par satellite qui ouvre d’autres portes au « sentiment de l’éternité », accompagnée d’une exportation à l’échelle internationale des tendances, Madagascar a été emporté par la vague universelle qui a fracassé le monde des fans de tennis en deux camps: les pro-Nadal contre les pro-Federer et au milieu de ce dualisme s’engouffre un intrus mal-aimé, Novak Djokovic, dont le nombre de supporters, dérisoire par rapport à celui des deux autres, est constamment écrasé par le poids des hués qui accueillent ses victoires, symptômes d’une frustration qui ne supporte pas que le palmarès de Djokovic conteste la supériorité des deux idoles.

Car les dieux du tennis, pour notre plus grand bonheur, ont décidé de faire vivre à une même époque les trois plus grands palmarès de l’histoire du tennis: Roger Federer (20 titres du Grand Chelem), Rafael Nadal (19 titres du Grand Chelem) et Novak Djokovic (17 titres du Grand Chelem). Puissent-ils encore nous gâter pour un temps et nous offrir beaucoup d’autres « sentiments de l’éternité » qui nous dérobent de la pesanteur du temps du quotidien, même si la quinzaine, débutée hier, sera assombrie, par l’ombre du jeu élégant de Federer, grand absent de l’actuelle édition de Roland-Garros.

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