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Amnésie collective

Dans Funes ou la Mémoire, une des nouvelles tirées du célèbre recueil Fictions (1942), Jorge Luis Borges donne vie au fantasme de l’hypermnésie (une mémoire exceptionnelle) en la faisant s’incarner dans le personnage d’Ireneo Funes. Mais comme le toucher de Midas, ce « don » a aussi son revers: comme rien ne peut sortir de sa mémoire, il ne peut plus penser, une activité qui consiste à « oublier des différences, [c’est] généraliser, abstraire ». Nocivité des extrêmes qui équivaut donc aussi à la dangerosité que pourrait repré­senter une amnésie suprême. Comme l’a si bien vu Aristote, la vertu est une affaire de juste milieu qui est loin d’être le point d’ancrage de notre mémoire collective qui se rapproche de la rive de l’oubli.

La célébration du retour de l’indépen­dance est l’occasion annuelle de nous rappeler les valeurs des symboles de la République (drapeau, hymne national, …) que la méconnaissance, l’absence quasitotale dans les mémoires ont excessivement dépréciés en faisant subir à leur âme, que le respect est censé faire vivre, une terri­fiante agonie qui se manifeste et s’accentue chaque fois que leur présence inspire plus l’indifférence que la révérence. C’est parce que l’instruction civique, qui avait encore une masse considérable dans l’éducation de certains de nos aïeux, a été réduite à un état de légèreté insignifiante qui peine à s’installer dans les cerveaux dont le formatage a exclu le civisme qui n’est plus aussi présent dans les mémoires.

Le général Ferdinand Foch a bien exposé le drame que nous sommes en train de vivre lorsqu’il a dit « qu’un homme sans mémoire est un homme sans vie, un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir. » Selon certaines tentatives de définitions, comme celle de John Locke, la mémoire, qui nous rappelle nos actions et perceptions passées, nous donne ainsi notre identité personnelle. Un peuple qui a oublié son histoire qui a déménagé des mémoires sans laisser d’adresse, ne se connait pas lui-même et est condamné à vivre dans un manque de repères qui le réduit à une vulnérabilité qui le fait facile­ment sombrer dans la misère.

Les gardiens matériels de la mémoire nationale doivent être sauvés de l’annihila­tion qui les menace: les traces écrites que l’histoire nous a laissées sont rarement consultées et on assiste à un effrayant dépérissement de notre patrimoine archi­tectural, qui est pour Victor Hugo « le grand livre de l’humanité, l’expression principale de l’homme à ses divers états de développement, soit comme force, soit comme intelligence » et qui a été, durant les premières années du monde « la grande écriture du genre humain » car, faute d’ouvrages écrits, on peut lire l’histoire à travers les monuments laissés par ceux qui nous ont précédés.

Le patrimoine et les œuvres artistiques (chants traditionnels, kalon’ny fahiny, œuvres littéraires d’autrefois, …) dans lesquels s’est manifesté l’esprit d’une époque révolue, qui appartient à l’histoire, peuvent encore nous guérir partiellement de l’amnésie, à condition de leur donner la considération qu’ils méritent.

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