Chronique

Madagascar est une île

Philip David Boyle de son nom. Pourtant, dans l’interview qu’il a accordée à L’Express de Madagascar (25 mai 2019), il s’est fait appeler «Phil» Boyle. L’ambassadeur du Royaume-Uni se la joue cool : «Je vous en prie, appelez-moi donc Phil»…

L’interview date d’un mois, mais je la gardais pour le 26 juin, justement. Les manuels scolaires de ce pays n’insistent pas suffisamment sur deux dimensions de l’exception culturelle malgache qu’on pourrait magnifier au moins à chaque anniversaire du retour de l’indépendance : sa géographie et son histoire.
Madagascar est une île. À ce titre, en 1829, la reine Ranavalona I (1828-1861) avait refusé d’envoyer des troupes outre-mer, à la demande du Sultan d’Oman qui était également le Sultan de Zanzibar. En 1963, les Africains de la Tanganyka continentale mirent fin à l’influence arabe avec le massacree de plusieurs milliers d’Arabes et d’Indiens zanzibarites. Deux siècles d’influence portugaise, deux autres siècles d’occupation arabe. Et l’accord franco-britannique du 5 août 1890 qui faisait entrer Zanzibar dans l’immense empire britannique sur lequel, on avait pu dire, que le soleil ne se couchait jamais, tandis que Madagascar était donc abandonné aux ambitions coloniales de la France.

Madagascar a pourtant une histoire singulière. Singulière la présence d’une langue indonésienne à 400 kilomètres de l’Afrique. Singulier son 19e siècle malgache (1810 – 1895) : de la mort d’Andrianampoini­merina à la capitulation entre les mains des généraux français Voyron, Metzinger et Duchesne. Singulier qu’en moins de «Quatre vingts ans d’influences européennes», ses intellectuels aient pu rêver d’une «ère Meiji» à la malgache : le docteur Rajaonah, qui avait étudié à Édimbourg au Pays de Galles, publia une série d’articles intitulés «Japana sy ny Japanesa» en 1889.

Singulier, même l’échec final du Gouvernement malgache : face au corps expéditionnaire français, nous ne sûmes pas trouver la volonté qu’eurent les Éthiopiens à Adoua (1896), ou les Japonais à Tsushima (1905) : mettre en déroute une armée italienne et envoyer par le fond une flotte russe. Singulier le mouvement indépendantiste du 20e siècle : la proposition de loi demandant un État libre, déposée le 21 mars 1946, par les députés Ravoahangy et Raseta, ne sera jamais inscrite à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale française. Surviendra le 29 mars 1947, aussitôt suivi de la dissolution du MDRM…

Et pourtant, le 19e siècle avait commencé par un singulier «coup» diplomatique, le traité du 23 octobre 1817 entre le Gouverneur Robert Farquhar, au nom du roi d’Angleterre, et Radama 1er : l’ambassadeur Philip Boyle le relève dans l’interview, et il aurait pu rappeler le symbole fort de la venue à Madagascar de la Princesse royale Anne pour en commémorer le bicentenaire.

De ce traité de 1817, et des succès diplomatiques de l’ambassade de 1882-1883, conduite par Ravoninahitri­niarivo à Londres, Washington et Berlin, Madagascar tarda à les concrétiser en modernisation sociale, économique, industrielle, infrastructurelle, technologique. Dès le 17 décembre 1885, au terme de deux années d’une guerre dont les faibles escarmouches allaient préfigurer la débandade de 1895, le Gouvernement malgache concédait un premier protectorat.
Que savait encore le Gouvernement malgache des pourparlers de fin 1889, entre l’Allemagne et la Grande-Bretagne pour la reconnaissance du protectorat britannique sur Zanzibar ? Que savait encore le Gouverne­ment malgache de la «compensation» accordée à la France, à savoir donc la reconnaissance de son protectorat sur Madagascar, «toute liberté d’action dans la Grande Île, sans aucun risque pour les développements futurs», évoquée par le Premier Ministre britannique Salisbury dès juillet 1890 (archives Affaires étrangères, Correspondance politique, Angleterre, numéro 851) ?
Quand l’ambassadeur britannique souhaite «affirmer la présence britannique» dans la lutte contre la pauvreté ou dans l’accès à l’eau potable, il ne se rend pas compte que le temps s’est arrêté : c’était déjà la mission à laquelle s’était attelé l’Écossais James Cameron, mort et enterré à Antananarivo en 1875.
«Une aide de 60 millions de dollars par an est allouée par le Royaume-Uni à Madagascar», raconte l’ambassadeur d’un Royaume-Uni qui est l’un des cinq pays à consacrer au moins 0.7% de leur PNB à l’aide au développement. «Renforcer la visibilité britannique», donc mais surtout «être plus présent comme bailleur bilatéral» : une systole bilatérale qui nous serait également bienvenue après une diastole multilatérale qui noyait les spécificités malgaches dans un panier de marchandages étrangers, sinon contraires, à nos intérêts. L’approche par groupes, par régions, par paquets, est un dogme qui ne doit pas résister à un «Madagasikara aloha, Madagascar d’abord, Madagascar First».

Alors, oui, les Malgaches vont apprendre à mieux connaître la «sixième économie mondiale, titulaire d’un siège permanent au sein du Conseil de sécurité des Nations unies et pays dirigeant de l’OTAN». Et dans la même démarche mais inverse, aux Malgaches de savoir exister autrement qu’en convoquant le monde entier au chevet d’une biodiversité dont nous prenons si mal soin. Exister autrement qu’en brandissant les statistiques de l’extrême pauvreté comme ferait un mendiant de son moignon. Exister dans la double exception de notre géographie millénaire et d’une histoire à valoriser.

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