Chronique

Regrets éternels

25 avril 2019 – 25 mai 2020. Je me promène dans mes souvenirs. Entre deux haies de regrets éternels. Et, débouchant sur une place, ce n’est que pour tomber sur une épave supplémentaire. Ruines physiques et Ruines morales engagées dans la même quadrature du cercle que l’oeuf et la poule. À une seule double équation : ignorance et indifférence. À mon époque, voilà 35 ans, s’aventurer à être autre chose que «Série C» (scientifique), ç’aurait été s’exposer au discrédit idéologique (uniquement «l’agriculture comme base, l’industrie comme moteur») de tout ce qui se rapportait à la «Série A» (littéraire). Ceux qui en avaient eu le courage, auront eu raison. Aujourd’hui, ils et elles sont nos archéologues, nos historiens, nos linguistes, nos géographes, nos anthropologues : toutes sciences qui nous expliquent d’où nous provenons et qui nous équipent vers nous voulons aller.

(25 avril 2019) : Le soir de l’incendie de «NDP», je postais rapidement ceci : «On a beau dire, deux Cultures, des milliers de kilomètres : (mais), il y eut un vécu. Au-delà de la France, traumatisée en ce jour, c’est un peu beaucoup de cette civilisation européenne dont nous avons eu au moins intimement connaissance. Et je repense à l’incendie du Rova d’Antananarivo : symbole à nous. Là, il s’agit d’un symbole à beaucoup plus que nous, mais pas sans nous». N’oublions pas qu’au chevet de notre Rova et de son emblématique Manjakamiadana, des personnalités suffisamment représentatives sur le plan mondial étaient venues à Anatirova : le Secrétaire Général des Nations Unies Kofi Annan (2006), le prince Akishino du Japon (2007), l’Aga Khan IV (2007).

Le Rova d’Antananarivo, malgré la profanation de mars 1897 orchestrée par le général Gallieni et l’incendie de novembre 1995 dont on ne sait toujours pas les auteurs, garde son «hasina» de nécropole royale. À ce propos, NDP n’a pas les mêmes titres royaux que la basilique de Saint-Denis. Le roman de Giacometti Ravenne, «Conspiration» (2017) sert de prétexte à nous promener chez les rois de France : crypte des Bourbons, crypte des Valois. La fureur révolutionnaire et populiste livra ce haut-lieu monarchique à la haine destructrice des sans-culottes par un décret du 1er août 1793 : «Les tombeaux et mausolées des ci-devant rois, élevés dans l’église de Saint-Denis, dans les temples et autres lieux, dans toute l’étendue de la République, seront détruits le 10 août prochain».

Insignes nobles et féodaux, statues, gisants, colonnes, autels, vitraux : saccagés au burin, mis en pièces à la hache, cassés à la masse, enfoncées au bélier. Une fois les cercueils éventrés, les rois de France furent mis à la fosse commune. Ils n’en seront rapportés que le 19 janvier 1817. En France, le roi Henri IV, assassiné en 1610 alors qu’en Imerina la «maison» andriana d’Andrianjaka prenait possession d’Analamanga sur la «maison» antehiroka d’Andriampirokana, sera exécuté une deuxième fois par les révolutionnaires. Sa tête ne sera retrouvée et authentifiée qu’en 2011. Chez nous, ce 15 mars 1897, l’assistance avait, dit-on, frémi d’effroi quand un des officiants, sans doute impressionné par ce que Gallieni lui faisait commettre, oublia de soutenir la tête d’Andrianam­poinimerina : «naronjona»… Là-bas, que le cadavre du «Roisoleil» Louis XIV (mort en 1715) a été éventré, avant d’être jeté à la fosse commune : les manuels scolaires coloniaux, si diserts sur «Nos ancêtres les Gaulois», nous content rarement les abominations républicaines.

En France, la Convention dans sa fureur révolutionnaire, suivit néanmoins les recommandations de sa «Commission des Beaux-Arts» qui tint à conserver les monuments funéraires des Valois «pour leur exceptionnelle qualité artistique». Dans cette nostalgie de la chose ancienne, dans cette tâche mémorielle paradoxalement à contre-sens de l’histoire, dans l’acharnement de la République à s’inscrire dans les rites des Rois, il y a d’éternels regrets monarchistes. Dans la nécropole des Valois, des niches évidées dans le mur souterrain, à la manière des premiers Chrétiens dans les catacombes, serviraient de tombes ; un pourrissoir servait à «affiner» les cadavres qui «évoluaient» alors en squelette ou en momie ; une grotte dans laquelle tous les rois de France depuis Philippe Le Bel, sauf Louis XVI, se seraient rendus pour recevoir leur part de l’aura de la couronne d’épines du Christ… Et ces mots prêtés à Danton : «colifichet de l’Église», «breloque», «vestige absurde de superstition pour les bigots et les esprits faibles». Comme en écho aux mots qu’eurent les missionnaires européens considérant avec condescendance et mépris les «amulettes» et autres «idoles».

D’ailleurs, la technologie moderne, sans nécessairement excaver, devrait pouvoir identifier les anciens lieux de culte sur cette colline d’Antananarivo-Analamanga. Culte «Nta-olo», sanctuaire vazimba, autour des lacs, étangs et sources dont les noms originels avaient pu être effacés : Antsahatsiroa, AmparihindRasahala, Andohalo…

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