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Chronique

Affamé de connaître

Il y a, comme ça, des coïncidences qu’on ne peut recevoir qu’avec le sourire. J’ai ouvert au hasard un (faudrait-il écrire «Le») «Dictionnaire des auteurs européens» (Hachette, 1995) : et je suis tombé, à la lettre G, sur Julien Gracq (1910-2007), Günter Grass (1927), Graham Greene (1904-1991) et les Frères Grimm (Jabob, 1785-1863 et Wilhelm, 1786-1959).

GRACQ. Agrégé de géographie, Julien Gracq refusa le Goncourt en 1951 et déclina l’Académie Française. Ce qui ne l’empêcha pas d’entrer dans «La Bibliothèque de la Pléiade» de son vivant. J’aime bien cette déclaration, qu’on ne peut avoir qu’à un certain âge canonique : «Je prends rang, professionnellement, parmi les survivances folkloriques appréciées qu’on signale aux étrangers, auprès du pain Poilâne, et des jambons fumés chez l’habitant».

GRASS. Juste après la Coupe du monde 2006, dont l’Allemagne réunifiée fit une démonstration tout autant de son sens de l’organisation que de celui de l’accueil, Günter Grass accorda au Frankfurter Allgemeine Zeitung (11 août) un entretien : «Pourquoi je brise le silence après soixante ans». Le Prix Nobel de Littérature (1999) y expliquait son engagement volontaire dans la Waffen-SS en 1944- 1945. Confronté à cette tourmente, que même de plus âgés n’arrivèrent pas à comprendre, un jeune homme de 17 ans avait sans doute le droit à l’erreur. Sa critique de l’Allemagne nazie, qui lui valut la réputation internationale de «conscience de l’Allemagne» d’après guerre, montre que le «travail» de mémoire n’est pas linéaire.

GREENE. Un peu espion, grand voyageur (il a rencontré Ho Chi Minh au Vietnam, Fidel Castro à Cuba, Salvador Allende au Chili), auteur à succès («La Puissance et la Gloire», 1940), Graham Greene a écrit un scénario, «Le Troisième Homme», qui a pour théâtre Vienne de l’après 39-45. Quand le film est présenté à Londres le 2 septembre 1949, le «Rideau de fer» était tombé sur l’Europe. GRIMM. Les Grimm sont les auteurs des «Contes pour enfants», devenus composante de la culture nationale allemande, et ouvrage allemand le plus traduit. Nous semblent étrangement familiers «Les trois petits cochons», «Blanche-Neige», «Raiponce». Les Grimm ont également contribué à la célébrité planétaire de certains contes comme «Le Petit Chaperon rouge» ou «Hänsel et Gretel» (précédemment «Le Petit Poucet» recueilli par Charles Perrault). De leur travail de collecte, en Allemagne, en Autriche, dans les Sudètes, avec le parti-pris de respecter la littérature orale populaire, les frères Grimm ont ouvert la voie à l’ethnologie moderne qui fait une place scientifique à la littérature orale. En 1854, les frères

Grimm débutent leur dictionnaire historique de la langue allemande, que continueront leurs successeurs, et dont le 32ème tome ne paraîtra qu’en 1961.

Un autre ouvrage monumental, ne serait-ce que pour les vingt cinq ans qu’y consacra son directeur, est «l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des arts et des métiers». Dans ce même dictionnaire des auteurs européens, on peut lire, concernant donc Denis Diderot (1713-1784): «affamé de connaître, passionné de comprendre, soucieux d’expliquer», «celui qui inlassablement entreprit la genèse, l’analyse ou la critique de tout ce qui passait à sa portée», «si bien que son oeuvre est composée de morceaux jaillissants, inachevés, sans cesse repris, souvent gardés en portefeuille, émaillés de contradictions, de paradoxes, d’hypothèses». Jolie épitaphe.

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