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Condition humaine – Black lives matter

Joseph Ndiaye, le conservateur de la Maison des Esclaves sur l’ile de Gorée.

Tom Andriamanoro ouvre sa chronique hebdomadaire sur la douloureuse histoire de Gorée, l’îlemémorial de la traite des esclaves africains pour les Amériques. Mais le chroniqueur évoque aussi une autre île, Zanzibar, une des destinations phares des touristes toujours sur le continent noir. Et dans ses « chères têtes couronnées de 2008 », il cite quelques souverains milliardaires du XXIe siècle.

Il a fallu l’assassinat en direct de George Floyd à Minneapolis pour que fuse vers les consciences ce slogan tout neuf, pour condamner une réalité aussi vieille que la bêtise humaine. Nous avons eu l’occasion de sortir de l’oubli le cas des Malgaches embarqués comme du bétail, dixit un chercheur, pour ensuite être abandonnés sur l’îlot de Tromelin. Nous avons ressuscité la douloureuse histoire de Gorée, île-mémorial de la traite des esclaves à destination des Amériques qui a duré pendant des siècles. Le tableau ne serait pas complet si la place qu’il mérite n’était pas laissée à une personnalité qui, jusqu’à sa mort en février 2009, s’est dépensée sans compter pour que, selon ses propres termes, « à tout jamais les générations se souviennent pieusement des souffrances endurées par tant d’hommes de race noire ».

Joseph Ndiaye, surnommé « la voix de Gorée », était le conservateur de la Maison des Esclaves. Ne voulant pas être seulement le gestionnaire d’un patrimoine, il accueillait en personne les groupes de visiteurs pour leur faire vivre l’histoire de Gorée. Les Afro-américains venant en pèlerinage pour retrouver leurs racines buvaient littéralement ses paroles. Quant aux écoles de la capitale sénégalaise, elles envoyaient leurs élèves par classes entières. Pris par sa passion, il arrivait souvent à Joseph Ndiaye de reprendre le même récit plusieurs fois par jour selon les arrivées, inlassablement. Écoutons-en des extraits par-delà le temps passé, comme s’il était encore là…

Cette Maison a été la dernière « esclaverie » de Gorée. Au rez-dechaussée se trouvent les cellules et la chambre de pesée. Dans les cellules réservées aux hommes qui faisaient chacune 2,60m x 2,60, on mettait jusqu’à quinze à vingt personnes assises, avec des chaînes au cou et aux bras. On ne les libérait qu’une fois par jour pour leur permettre de satisfaire leurs besoins. Ils vivaient dans un état d’hygiène insupportable.

L’effectif dans cette Maison variait entre cent cinquante et deux cents esclaves. L’attente du départ pouvait durer trois mois. Au milieu du couloir central, le regard des visiteurs est attiré par une ouverture lumineuse donnant sur la côte rocheuse : c’est la « Porte du voyage sans retour ». Tous partaient vers les Amériques, mais les pays de destination dépendaient des besoins des acquéreurs. Le père, par exemple, pouvait partir en Louisiane, la mère au Brésil, l’enfant aux Antilles. Ils quittaient Gorée sous des numéros de matricule, jamais sous leurs noms africains, et étaient marqués au fer rouge avant l’embarquement.

Les déportés modernes

Ainsi parlait Joseph Ndiaye, et vous pensez peut-être que c’est déjà de l’histoire ancienne. Détrompezvous, car exactement les mêmes scènes se passent au moment même où vous lisez cette chronique, mais cette fois-ci en Arabie Saoudite, révélées par une enquête du Sunday Telegraph. Accusés de propager la Covid-19, des centaines de migrants subsahariens ont été déportés dans le Sud de ce royaume très pieux où ils survivent dans des conditions inhumaines, entassés dans des hangars, régulièrement battus. « C’est l’enfer », confie Abebe, un Éthiopien enfermé depuis plus de quatre mois. « Nous mangeons un petit morceau de pain chaque jour et du riz tous les soirs. Il n’y a presque pas d’eau, et les toilettes sont débordées. La chaleur va nous tuer. »

Les images obtenues par le journal britannique montrent des hommes émaciés, torses nus, entassés en rangs serrés dans de petites pièces aux fenêtres grillagées. Sur une photo, on voit ce qui semble être un cadavre, enveloppé dans une couverture violette et blanche au milieu des autres détenus. Un homme mort de chaleur. Un autre document est trop violent pour être publié, montrant un jeune homme pendu à la grille d’une fenêtre…

Du temps de la traite des esclaves, les captifs étaient vendus aux négriers par les roitelets africains eux-mêmes. Les siècles ont passé, qu’est-ce qui a changé ? Aujourd’hui, aucun membre du Club des potentats africains, si prompts à condamner les « changements inconstitutionnels de régime » par peur de la contagion, ne lève la voix devant le sort réservé à des Africains comme eux. Noir bonnet et bonnet noir, do black lives really matter ?

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