Chronique

Le prétexte NDP

Incendie Notre-Dame de Paris, 15 avril 2019. Attentat, dimanche, de Pâques au Sri-Lanka, 21 avril 2019. J’allais pester contre tous les messages de joyeusetés pascales reçus ce dimanche-là. Mais, l’abjection islamiste de Daech, qui a revendiqué la mort de 359 personnes, majoritairement chrétiennes, dont 45 enfants et un bébé de dix-huit mois, m’a ramené vers mon premier cercle d’éducation, familiale et jésuite.
Le soir de l’incendie de «NDP», je postais rapidement ceci : «On a beau dire, deux Cultures, des milliers de kilomètres : (mais), il y eut un vécu. Au-delà de la France, traumatisée en ce jour, c’est un peu beaucoup de cette civilisation européenne dont nous avons eu au moins intimement connaissance. Et je repense à l’incendie du Rova d’Antana­narivo : symbole à nous. Là, il s’agit d’un symbole à beaucoup plus que nous, mais pas sans nous». N’oublions pas qu’au chevet de notre Rova et de son emblématique Manjakamiadana, des personnalités suffisamment représentatives sur le plan mondial sont venues à Anatirova : le Secrétaire Général des Nations Unies Kofi Annan (2006), le prince Akishino du Japon (2007), l’Aga Khan IV (2007).

Le Rova d’Antananarivo, malgré la profanation de mars 1897 orchestrée par le général Gallieni et l’incendie de novembre 1995 dont on ne connaît toujours pas les auteurs, garde son «hasina» de nécropole royale. À ce propos, NDP n’a pas les mêmes titres royaux que la basilique de Saint-Denis. Le roman de Giacometti Ravenne, «Conspiration» (2017) sert de prétexte à nous promener chez les rois de France : crypte des Bourbons, crypte des Valois. La fureur révolutionnaire et populiste livra ce haut-lieu monarchique à la haine destructrice des sans-culottes par un décret du 1er août 1793 : «Les tombeaux et mausolées des ci-devant rois, élevés dans l’église de Saint-Denis, dans les temples et autres lieux, dans toute l’étendue de la République, seront détruits le 10 août prochain».

Insignes nobles et féodaux, statues, gisants, colonnes, autels, vitraux : saccagés au burin, mis en pièces à la hache, cassés à la masse, enfoncés au bélier. Une fois les cercueils éventrés, les rois de France furent mis à la fosse commune. Ils n’en seront rapportés que le 19 janvier 1817. En France, le roi Henri IV, assassiné en 1610 alors qu’en Imerina, la «maison» andriana d’Andrianjaka prenait possession d’Analamanga sur la «maison» antehiroka d’Andriampirokana, sera exécuté une deuxième fois par les révolutionnaires. Sa tête ne sera retrouvée et authentifiée qu’en 2011. Chez nous, ce 15 mars 1897, l’assistance avait, dit-on, frémi d’effroi quand un des officiants, sans doute impressionné par ce que Gallieni lui faisait commettre, oublia de soutenir la tête d’Andrianampoinimerina : «naronjona»… Là-bas, que le cadavre du «Roi-soleil» Louis XIV (mort en 1715) a été éventré, avant d’être jeté à la fosse commune : les manuels scolaires coloniaux, si diserts sur «Nos ancêtres les Gaulois», nous content rarement les abominations républicaines.

En France, la Convention dans sa fureur révolutionnaire, suivit, néanmoins, les recommandations de sa «Commission des Beaux-Arts» qui tint à conserver les monuments funéraires des Valois «pour leur exceptionnelle qualité artistique». Dans cette nostalgie de la chose ancienne, dans cette tâche mémorielle paradoxalement à contre-sens de l’histoire, dans l’acharnement de la République à s’inscrire dans les
rites des Rois, il y a d’éternels regrets monarchistes. Dans la nécropole des Valois, des niches évidées dans le mur souterrain, à la manière des premiers Chrétiens dans les catacombes, serviraient de tombes ; un pourrissoir servait à «affiner» les cadavres qui «évoluaient» alors en squelette ou en momie ; une grotte dans laquelle tous les rois de France depuis Philippe Le Bel, sauf Louis XVI, se seraient rendus pour recevoir leur part de l’aura de la couronne d’épines du Christ… Et ces mots prêtés à Danton : «colifichet de l’Église», «breloque», «vestige absurde de superstition pour les bigots et les esprits faibles». Comme en écho aux mots qu’eurent les missionnaires européens considérant avec condescendance et mépris les «amulettes» et autres «idoles».

D’ailleurs, la technologie moderne, sans nécessairement excaver, devrait pouvoir identifier les anciens lieux de culte sur cette colline d’Antananarivo-Analamanga. Culte «Nta-olo», sanctuaire vazimba, autour des lacs, étangs et sources dont les noms originels avaient pu être effacés : Antsahatsiroa, AmparihindRasahala, Andohalo…

Cette technologie moderne servit déjà à la reproduction rigoureuse de l’aspect extérieur de Manjakamiadana («La silhouette est sauve») : reconstruction des façades à l’identique avec exactement le même nombre de pierres, chacune précisément repérées, numérotées et positionnées. Les outils de James Cameron (1800-1875) ont fait place à un relevé photogrammétrique au laser secondé par Autocad.
À Notre-Dame de Paris, et ailleurs, il est admirable que les mesures à l’aide de cordes à noeuds, équerres et compas, aient permis d’édifier des cathédrales monumentales qui tiennent encore debout 850 ans plus tard. À ce titre, le travail d’Andrew Tallon, professeur de l’Art récemment disparu (16 novembre 2018), est un hommage que la science moderne rend à ce savoir-faire des Anciens : en 2013, grâce au faisceau laser, Andrew Tallon avait pu établir une cartographie en 3D de Notre-Dame avec une précision au millimètre permettant à la future reconstruction/restauration de ne pas partir d’une feuille blanche.

«Arc-boutants extérieurs qui contrebutent la poussée latérale des voûtes et l’acheminent vers les contreforts et les culées», «croisées d’ogive au sommet de la voûte pour reporter l’ensemble du poids depuis le centre de la voûte jusqu’aux quatre supports qui la reçoivent» : j’ai, pour les tâtonnements empiriques des Anciens, une admiration, pour ainsi dire «humaniste», la fierté d’être congénère de ces Homo sapiens capables de pareille évolution architecturale.

De ces soucis de construction autour de ces ouvrages métaphores, écrin pour la lumière «divine» et ode à la verticalité vers le Ciel, le roman historique de Ken Follet, «Les piliers de la Terre» (1990), abonde : une dynastie de maîtres-maçons dédiés et dévoués à la construction de la cathédrale de Kingsbridge, dans l’Angleterre, des 12e et 14e siècles.

Construit de 1163 à 1345, Notre-Dame de Paris a supplanté un ancien temple païen. Étrange aussi cette manie de chaque nouvelle religion à tenter d’effacer la trace et l’empreinte de l’ancienne : le tombeau de Jésus avait été enfoui par les Romains sous un temple consacré à Jupiter et n’en sera dégagé qu’en 324 ; la basilique Sainte-Sophie, à Istanbul, avait d’abord été une église chrétienne
avant d’être transformée en mosquée musulmane ; sur les rives de ce lac Itasy des Andriambahoakafovoanitany (les-rois-du-milieu-de-la-Terre), l’Église catholique fit ériger la monumentale statue de «l’îlot de la Vierge»…

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