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Insécurité – Des opérateurs fuient Madagascar

Les risques d’enlèvement semblent contraindre des opérateurs et leurs familles à quitter la Grande île. Plus d’engagement de l’État dans la lutte contre les kidnappings est requis.

Le départ. C’est la solution choi­sie par plu­sieurs opérateurs économiques, en réponse à l’insécurité qui tend à faire la loi à Madagascar. Alors que les tenants du pouvoir multiplient les roadshows pour convaincre les investisseurs de s’installer dans la Grande île, ceux qui y sont déjà depuis plusieurs années songent de plus en plus au déménagement.
La peur serait la principale raison de ce départ. La peur notamment d’être la nouvelle victime d’enlèvement. Récemment, Yanish Ismaël, fils du propriétaire du groupe SMTP, enlevé le 14 mai à Ilafy, a expliqué le choix de sa famille de déménager à l’île Maurice, après sa libération. Une décision motivée essentiellement par des raisons sécuritaires.
« Si on n’a pas la sécurité, cela ne sert à rien de vivre dans un pays », a-t-il, entre au­tres, déclaré dans l’interview publiée sur le site de l’Express Maurice, vendredi.
Dans une version vidéo de l’entretien, celui qui est présenté comme l’administrateur de la société familiale, déplore que le kidnapping est un sport national. Je pensais qu’après mon enlèvement, ça aurait changé les choses, car les médias se sont beaucoup impliqués. Mais au contraire, rien n’a changé, et cela va continuer, c’est malheu­reux de le dire.
Plus de quatre-vingt-dix rapts, essentiellement de membres de familles d’opérateurs d’origine indo-pakistanaise sont recensés. Celui de Yanish Ismaël est le quatre-vingt-onzième, comme il l’a indiqué dans son interview. Depuis sa libération début juin, trois autres enlèvements ont défrayé les chroniques.
Le dernier en date est celui de Nahid Meralli Ballou, membre d’une famille d’opérateurs économiques, il y a dix-sept jours. Celui qu’Yanish Ismaël présente comme son meilleur ami a été libéré dans la soirée de lundi, moyennant une forte rançon.
Exode
Owne Aleck, l’un de ses cousins, n’avait pas survécu aux sévices de ses ravisseurs en 2014. Dans un communiqué de presse en mai, le Collectif des Français d’origine indienne de Madagascar (CFOIM), avait fait part de leur détresse en déclarant : L’heure est grave. Notre colère est indicible et inexprimable face à la gravité de la situation. Le sentiment d’insécurité est d’autant plus accablant que ces actes barbares restent impunis.
Les ravisseurs sont, effectivement, rarement arrêtés. Et encore moins, les éventuels commanditaires et bénéficiaires des rapts. Lors d’un entretien téléphonique au sujet de la mise en place d’une cellule anti-kidnapping la semaine dernière, le général Girard Andriama­havalisoa, secrétaire d’État à la gendarmerie nationale, a indiqué que des dossiers traités s’enchevêtrent.
L’existence d’un réseau qui s’engraisse des recettes de ce sport national est une thèse acceptée de tous.
« Il faut que le gouvernement coopère. Il faut qu’il y ait une justice. À Madagascar, rien n’a changé. Les rapts continuent. En tant qu’homme d’affaires, cela impacte sur nos décisions stratégiques. Cela complique tout », a déclaré Yanish Ismaël. Dans l’entretien avec l’Express Maurice, il a confié que, pour la sécurité de sa famille, les siens ont décidé de ne pas porter plainte.
Outre la fréquence des faits, l’impunité des auteurs semble également accentuer la peur. L’héritier du groupe SMTP est la seule victime d’enlèvement à être sortie du silence jusqu’ici, et a expliqué sa décision de quitter Madagascar. Comme il l’indique, toutefois, plusieurs autres familles songent à faire pareil. Des indiscrétions avancent que sur près de vingt-cinq mille personnes d’origine indo-pakistanaise, ils seraient environ neuf mille à avoir quitté la Grande île.
Cet exode dû à l’insécurité physique des opérateurs pourrait plomber les ambitions de Madagascar à relancer rapidement l’économie, en boostant le secteur privé par un afflux d’investisseurs. Un fardeau qui vient alourdir le climat des affaires, déjà assombri par la corruption, le favoritisme et les intérêts politiques, ou encore les pesantes procédures administratives, ainsi qu’un système judiciaire vacillant qui fragilise la sécurité des personnes morales que sont les entreprises.
Garry Fabrice Ranaivoson