Chronique de Vanf

Le développement d’abord, la démocratie suivra ?

Ce régime est dans la communication. On l’aura compris, et il est vain d’épiloguer sur le sujet. Contrairement à son prédécesseur «miasa jamba rafozana», Andry Rajoelina prend bien soin de faire connaître la moindre de ses initiatives. Pour un communicateur, ça a du sens.
Alors, certes, je n’aurais certainement pas conseillé d’arborer dans toute la ville le double portrait présidentiel, avec la crainte d’une personnalisation exacerbée du pouvoir, mais il y a déjà plus important à analyser et cette forêt photographique allait justement cacher l’arbre Kagame.

Les sceptiques diront qu’il n’est pas difficile d’apparaître comme le parangon de l’émergeance sur un continent que le Paris-Dakar a déserté pour cause d’insécurité chronique et tristement célèbre pour ses innombrables coups d’État (tiens un récent soubresaut en Éthiopie, un autre pays africain «émergent»). Et, au PIB du Bonheur, j’ignore le ressenti des Rwandais, mais les officines pnudiennes adeptes des indexations statistiques saluent unanimement un taux de croissance soutenu, huit pour cent, durant les cinq dernières années, diminuant de 22% la population vivant sous le seuil de l’extrême pauvreté et bien que 37% des enfants de moins de cinq ans souffrent toujours de malnutrition.

Les Rwandais sont-ils fiers que le club d’Arsenal, un des Big Five (ou Six ?) de la Premier League anglaise, arbore un «Visit Rwanda», un sponsoring sur trois ans au prix de 30 millions d’euros, la moitié, disent les mauvaises langues, de l’aide britannique au pays ? Et si la polémique avait atteint un but indirect : «Parlez de nous en bien, parlez de nous en mal, mais parlez de nous» ? Ce pays de 26.338 km2 (le Grand Tana avec les Fivondronana frontaliers occupe 21.602 km2 ; le Vakinankaratra fait 15.241 km2 ; le Moyen-Ouest et son désert démographique, avec 26.658 km2, fait la taille du Rwanda) reçoit un million de visiteurs par an et tout le contraste tient dans ces deux titres : «Madagascar : le tourisme freiné par le manque d’infrastructures malgré son potentiel» contre «Rwanda : le tourisme a rapporté 438 millions de dollars en 2017».

Le 4 avril dernier, le Rwanda commémorait le 25ème anniversaire de la fin d’un génocide. Cent jours à pourchasser, décapiter, brûler vif, près d’un million de Tutsis. Un quart de siècle plus tard, certes avec de nombreuses concessions au dirigisme, le Rwanda est cité en exemple vertueux surtout qu’après la révélation des coulisses du génocide, Paul Kagame ose dire aux Occidentaux qu’ils n’ont pas le monopole de la supériorité morale : éducation, santé, eau et électricité, d’abord, les boeufs que l’Occident lui-même, en son temps, avait su mettre avant la charrue de la démocratie.

Madagascar est bien mal placé pour snober cette réussite qui est d’abord reconnaissance internationale. Antananarivo et sa montagne d’ordures, ses rigoles d’urine, sa population qui crache par terre, devrait s’inspirer d’une légende bel et bien en marche : Kigali, la Capitale du Rwanda, passe pour être la ville la plus propre d’Afrique.

Contre l’anarchie au quotidien, de nombreuses voix suggèrent l’instauration d’une dictature à Madagascar. Restons plus circonspect : la dictature, c’est comme la guerre, on en voit le début, mais on n’en peut jamais prévoir la fin. Chroniqueur-éditorialiste, j’appréhenderais de vivre dans un pays sans liberté d’expression. Un ancien Président malgache avait déjà ostentiblement affiché son admiration pour le despotisme éclairé des dragons d’Asie du Sud-Est, mais il avait surtout été despote et moins éclairé.
Au pire, on a toujours conseillé aux dirigeants malgaches de «prendre» vingt et d’en laisser quatre-vingts à la collectivité, mais ils ont fait exactement l’inverse : le solde de vingt permettant tout juste la perfusion d’un État en faillite de ses services publics et une société en banqueroute morale. Au moins, derrière l’annonce spectaculaire du lancement de «Icyerekezo», un satellite rwandais de télécommunications, le 27 février 2019, sa population peut-elle espérer que les écoles du pays accèdent au savoir disponible sur Internet dans le cadre du «Rwanda Digital Talent».

Avec l’élection de Louise Mushikiwabo, une Rwandaise à la tête de l’OIF, au moins sait-on que Paul Kagame n’a pas jeté le bébé de la Francophonie avec l’eau du bain néo-colonial. Peut-être aura-t-il le temps de lire «en français dans le texte» ces lignes et se savoir «tongasoa».

En effet, dans une Chronique du 20 octobre 2016 («Visiteur pas tongasoa»), à l’époque du Sommet de la COMESA, j’écrivais que «La présence de Robert Mugabe à Madagascar est clairement embarrassante. Robert Mugabe est à la tête du Zimbabwe depuis 1980. En 36 ans de pouvoir dictatorial, il a ruiné l’économie de l’ancienne Rhodésie, et le Zimbabwe est devenu ce pays avec un billet de banque à “One Hundred Billion”, Cent Mille Milliards, avec 11 zéros, valant 30 dollars américains. Ce triste palmarès, qui fait de Robert Mugabe le prototype de la caricature de démocrate africain, n’a pas empêché l’Union Africaine de l’élire à la tête de l’organisation en janvier 2015».

Un quart de siècle, et après ? Ce serait un formidable gâchis si, telle l’ancienne URSS, le bel édifice rwandais se disloquait d’être trop monolithique et en «Kagame-dépendance». Un exemple vieux de 2500 ans, à méditer, Monsieur le Président, Messieurs les Présidents, celui du patricien romain Cincinnatus : légende embellie du dictateur aux pleins pouvoirs devenant simple agriculteur, souvent representé avec sa charrue, mais symbole accepté de l’humilité dans le devoir temporaire d’homme providentiel.

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