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Chronique

Mon plaidoyer laïc

Depuis la colline d’Ambohijanahary, quand on contemple l’Antananarivo collinaire qui porte Manjakamiadana et Andafiavaratra, on peut compter les clochers autorisés à monter à l’assaut de l’Everest tananarivien, après la conversion au Christianisme de la Reine Ranavalona II et du Premier Ministre Rainilaiarivony en 1869, aussitôt imités par des centaines de milliers de loyaux sujets à la Couronne : Amparibe, Ambatonakanga, Amba tovinaky, Andohalo, Ambohimanoro, Ambohitantely, Ambonin’Ampamarinana, Anatirova.

J’avais lu très tôt, deux ans seulement après sa publication en 1991, ce qui était un petit exploit à une époque sans Internet ni Amazon, la thèse de Françoise Raison-Jourde : «Bible et pouvoir à Madagascar au XIXème siècle. Invention d’une identité chrétienne et construction de l’Etat (1780- 1880)». Elle y détaille comment une église d’État, sur le modèle de l’église anglicane d’Angleterre, était en gestation au temple d’Anatirova et en concurrence avec le réseau et la hiérarchie de la London Missionary Society. Cette autre histoire de l’église devrait être enseignée et analysée à la Faculté de théologie d’Ambatonakanga, plutôt que laisser certains déblatérer, sur la base de sources wikipédiennes, à propos de la FrancMaçonnerie.

Halacha juive, Charia musulmane : malgré les crispations sporadiques des derniers anachroniques, la religion chrétienne s’est progressivement affranchie d’une vie quotidienne dictée par des préceptes divins d’invention humaine. Manger seulement casher ou halal : non par considération hygiénique ou diététique, sinon goût alimentaire, mais sur la base d’un texte dont le mystère est insondable et l’infaillibilité inquestionnable.

J’avais déjà écrit que s’il fallait absolument choisir, ce serait en faveur du Christianisme, que j’ai côtoyé pendant dix ans chez les Jésuites, et vu pratiqué dans la famille depuis mes arrière-arrière grands-parents, contemporains du baptême protestant de Ranavalona II et de Rainilaiarivony, il y a 150 ans.

Mais, ce choix par défaut serait posture idéologique et acte politique contre d’autres religions plus totalitaires : je veux que l’espace public reste mixte homme-femme, je refuse que la femme doive s’encagouler ou se travestir dans un sac de jute informe selon des préceptes d’il y a mille ans, ou que les hommes arborent force barbe abondante et surtout hirsute, non par inclinaison personnelle mais par conformisme religieux. Je défie n’importe quel prophète de prétendre m’empêcher de manger du porc ou de boire de l’alcool : je ne puise pas mon menu dans le Pentateuque ou dans les Sourates, et si je ne devais boire que du «Ranovola», c’est que mon médecin me l’aura prescrit plutôt que l’avis sans fondement scientifique d’un pasteur, d’un rabbin ou d’un mollah.

La religion, toutes les religions, c’est combien de millions de morts ? De Croisades en Jihad, de conquêtes en abandons de Jérusalem, de mission civilisatrice de l’Homme blanc chrétien en conversion à la religion musulmane des traitants arabes esclavagistes en Afrique noire (cf. «Le génocide voilé», Tidiane N’Diaye, Collection Folio, 2017) ? Sans compter les assassinats endogames : Papistes contre Huguenots, Chiites versus Sunnites… Heureusement, les disputes conjugales entre mon père luthérien et ma mère catholique n’ont jamais débouché sur un «mur de paix» comme en Irlande : leur neutralité prudente sur la question religieuse nous aura épargné le culte dominical, épisodique de loin en loin, jusqu’à devenir annuel, et finalement jubilaire. Le temps nécessaire pour comprendre que je pouvais très bien me passer de religion, que je n’avais nul besoin de croire en un Dieu pour être moral en société, et que je suis heureux comme ces hommes d’il y a dix mille ans auxquels aucun prétendu saint n’imposait mille adorations en une ou en trinité.

Bien que seul un mur mitoyen séparât notre maison d’une église, je n’allais «pratiquer» qu’au collège des Jésuites, la messe hebdomadaire étant obligatoire. Heureusement la bibliothèque des Jésuites était riche. Dès la classe de Troisième, j’avais posé des questions qu’il aurait sans doute fallu taire au nom de Marc (5,36). Sauf qu’à la caricaturale réponse du «Mystère divin», j’entrai aussitôt en dissidence. Bien avant toute excommunication, j’avais pris la tangente, lucide et libre.

De lecture, mes grands-mères n’exégétaient que la Bible. Et au pied de chaque lettre. Je me demande combien, parmi les Croyants, tous les Croyants (qui ne liraient que la Torah, la Bible ou le Coran), scandalisés par cette Chronique, continuent d’agir comme ces deux femmes nées avec le XXème siècle, mais encore tellement dans le XIXème : quel esprit critique peuvent-ils bien opposer à la pensée dogmatique d’un Pape, d’un Pope, d’un Grand Rabbin, d’un Grand Imam ?

Justement, les quatre chefs des églises chrétiennes du FFKM avaient demandé qu’on sonne les cloches en ce dimanche de Pentecôte. Un gentil petit angélus, avec d’authentiques cloches. Au lieu de quoi, le bruit infernal, à six heures du matin et pendant dix minutes, de ces horribles carillons électroniques d’importation récente. Insupportable quand on a grandi au son des lourdes cloches en airain. Inacceptable au nom d’un minimum de savoir-vivre. À mon souci esthétique et à mon motif de troubles de voisinage, certains répondirent en invoquant les deux mille ans d’une annonciation qui n’engage que ceux qui y croient. Et, quand bien même, est-ce politesse de déranger le monde entier pour une affaire qui devrait rester strictement personnelle ? Ce tintamarre de casseroles ou la voix geignarde du muezzin ne sont définitivement pas modernes et on doit sérieusement se demander si de telles pratiques sont compatibles avec l’urbanité des années 2000.

L’OMS (organisation mondiale de la Santé) a reconnu que le bruit est responsable de maladies cardiovasculaires, d’hypertension, de stress, de dépression et d’obésité. Avec les karaoke, les «Hira Gasy» dans la rue ou les cortèges de «Famadihana» en pleine ville, sinon la sono bluetooth d’un voisin sans éducation, les incantations religieuses sont parmi les plus grandes productrices de décibels. Les Dieux, tous les dieux, ne sont-ils donc pas capables de converser au for intérieur de chacune de leurs ouailles qu’il faille convoquer tout le quartier pour un «appel à la prière» ?

Renoncer à des archaïsmes sociétaux, décrétés en des temps moyenâgeux au nom de vagues mystères divins, c’est en définitive le contenu du mot dévoyé de laïcité.

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