Chronique

L’énigme du fort des Portugais

Goa, sur la côte de Malabar, en ces tout premiers jours de l’an 1613. Des indigènes à demi nus et ruisselant sous les sévices d’un soleil implacable, achevaient le chargement du navire avec une exaspérante lenteur que, par ses imprécations, le quartier-maître s’évertuait en pure perte à secouer. Il est vrai qu’il les hurlait dans une langue qu’ils ne comprenaient guère ! Le « Nossa Senhor Da Esperanca » piaffait d’impatience, semblant même par moment tirer nerveusement sur ses amarres. Les vents ne pouvaient être meilleurs qu’aujourd’hui, et apparemment tous les hommes s’étaient remis des beuveries de fin d’année.

Le capitaine Paulo Rodrigues Da Costa avait le front soucieux, et c’est à peine s’il daignait jeter un regard lointain sur les préparatifs de départ. Il devait, en effet, au retour des Indes mettre le cap sur une grande île au large de l’Afrique avec pour mission de retrouver les traces des navigateurs portugais disparus dans ces parages, et dont le sort préoccupait Sa Majesté. C’était le caractère nouveau de cette mission qui le tracassait, plutôt que les risques qu’elle pouvait comporter, et auxquels il était préparé. Voilà qu’on lui demandait de se convertir en explorateur sur une terre dont plus d’un siècle déjà de passages européens n’avait encore pu lever tout le mystère ! À peine si les érudits de Lisbonne avaient pu lui laisser entendre que des compatriotes naufragés avaient, pour subsister, érigé probablement entre 1529 et 1545 un bâtiment en dur qui serait encore en assez bon état à l’extrémité Sud-est de cette Grande île. Et pour compliquer le tout, le Roy lui demandait de préparer l’implantation du christianisme dans cette partie du monde en lui adjoignant les pères Luis Mariano et Pedro Freire…

Le navire jeta l’ancre dans la baie de Ranofotsy, appelée aussi baie de San Lucas. En débarquant, les Portugais eurent deux surprises : la première fut de tomber sur un roi très habile dans les choses du négoce, du nom de Tsiambany; et la seconde de rencontrer une forte proportion de gens au teint clair, ce qui les conforta dans la conviction que des naufragés avaient fait souche dans la région. Tsiambany se laissa aller à quelques confidences, reconnaissant qu’il avait effectivement entendu parler de Blancs qui avaient habité l’une de ses îles où il y avait encore une construction en pierre et chaux, une croix et une stèle dont il traça le dessin sur le sable. Les naufragés ! C’était donc vrai. Il n’en fallait pas plus au groupe pour se ruer sur l’îlot en question, où ils furent frappés moins par le fort luimême que par le « padron », une stèle en marbre jaspé, haute de neuf empans, large de deux, et dont une des faces portait l’inscription en lettres romaines : Rex Portugalensis. Près de la stèle gisait sur le sol une croix, également en marbre. Le padron et la croix encadraient la tombe du capitaine des naufragés, ce qui était confirmé par les récits des indigènes.

Le fort était bien là, mais tout aussi muet que la tombe qui le jouxte. Force fut à Paulo Rodrigues Da Costa de recourir aux notables des autres îlots pour en savoir plus. C’est ainsi qu’il apprit qu’il y a de cela longtemps, un grand navire s’était mis à la côte dans ces parages. Il y avait à bord beaucoup d’hommes blancs. Les indigènes donnèrent à leur capitaine le nom d’Andriamasinoro, un mot composé du malgache « Andriana » et du portugais «Meu Senhor ». L’expédition du Nossa Senhora Da Esperanca n’eut guère le temps de faire plus de lumière sur l’identité d’Andriamasinoro, d’autant plus que les relations commençaient à se gâter avec Tsiambany qui voyait d’un mauvais œil ces hôtes encombrants. En 1616, le groupe embarqua définitivement pour le Portugal, ne laissant sur place que les deux religieux qui persistaient à vouloir créer une base d’évangélisation dans une région pourtant fortement islamisée.

Flacourt, qui administra les établissements français de Fort Dauphin, de 1648 à 1653, avait sa version à lui de l’histoire du fort. Selon lui, le capitaine et soixante dix de ses hommes furent massacrés lors de l’inauguration de la construction. Il est peu probable que des aventuriers de leur trempe, bénéficiant de la supériorité des armes, aient été victime d’une pareille hécatombe. La vérité est que l’administration Flacourt fut marquée par des exactions et répressions de tous genres qui ont fait dire au Père Nacquart: « Je désapprouve les guerres faites au sujet de quelques bœufs, qui n’épargnent ni le fer ni le feu pour massacrer des innocents. » Flacourt vola la stèle pour l’installer dans son jardin après y avoir ajouté cette inscription: « Toi qui arrives, lis ces conseils. Pour l’avenir de toi, des tiens, et de ta vie, méfie-toi des habitants. Porte-toi bien ».

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