Chronique de Vanf

Figurez-vous que…

Je respecte les pays qui savent magnifier ce qu’ils ont de mieux et qui excellent à l’exporter au reste du monde. Après la «fête de la musique», inventée par Jack Lang, ministre français de la Culture, c’est encore à la France que nous devons la «fête de la gastronomie» : créée de toutes pièces par un Secrétaire d’État français au tourisme et au commerce, Frédéric Lefebvre.
Rappelons que l’UNESCO, en novembre 2010, avait reconnu le «repas gastronomique français» comme représentatif du patrimoine culturel immatériel de l’Humanité. Une dimension de convivialité autour des totems qu’on sait à la bonne chère française : sa charcuterie, son pain, ses vins, ses fromages. Son guide Michelin. Ses chefs étoilés.
Ce 21 mars, jour d’équinoxe, l’Ambassadeur de France à Madagascar a organisé le désormais traditionnel dîner «Goût de France», en mettant à l’honneur, comme dans toutes les ambassades qui assurent la présence internationale de la France, la Provence. Ce fut, par exemple, du «Tartare de gambas malgaches au caviar d’aubergines fumées, jus d’une bisque, chantilly au safran de Provence»…
Et là, aussi facilement que si j’y avais toujours été, refluent (ou affluent) les souvenirs de vieilles lectures. Et c’est d’abord «la messe basse» de dom Balaguère dans Les Lettres de mon Moulin (1869) d’Alphonse Daudet (1840-1897) : «la vraie légende de dom Balaguère comme on la raconte au pays des olives», «une folie d’impatience et de gourmandise», «une vapeur tiède, qui sentait bon les chairs rôties et les herbes fortes, des sauces compliquées», «tricher tout à fait le bon Dieu et lui escamoter sa messe…sauter un verset, puis deux. Puis, l’épître est trop longue, il ne la finit pas, effleure l’Évangile, passe devant le Credo sans entrer, saute le Pater, salue de loin la Préface»…
Et c’est Frédéric Mistral qui écrit à Alphonse Daudet : «Tu as résolu avec un merveilleux talent ce problème difficile : écrire le français en provençal… Nous avons des gourmets, par ici, qui ne mangent qu’avec du sel les melons de Cavaillon et les figues de Marseille».
Et c’est Cigalon (1935) de Marcel Pagnol (1895-1974) : «Ah ! Le voilà, le grand reproche ! Un cuisinier qui mange ! Parce que, pour ces messieurs et dames, un cuisinier, ça n’a pas le droit de manger. Tout à l’heure, vous m’avez dit : “Pourquoi avez-vous pris un restaurant ?” Eh bien, monsieur, c’est pour manger, et je mange».
«Poulpe rôti dans l’esprit d’une bouillabaisse», figurait également au dîner «Goût de France».
La bouillabaisse pour laquelle Frédéric Mistral (1830-1914), Prix Nobel de littérature, proposait l’étymologie provençale «boui abaisso» : quand la soupe bout, baisse le feu. Ce plat des gens simples consistait en quatre poissons de variétés différentes, pommes de terre, croutons frottés à l’ail, rouille. Mais, depuis que la bouillabaisse est montée à Paris, au XIXème siècle, elle serait devenue un luxe des enseignes gastronomiques.
«La Provence est la plus célèbre et la plus visitée de nos provinces donc la plus mal connue, engluée qu’elle est dans la réputation qu’on lui prête», écrit Yvan Audouard (1914-2004) en introduisant «Les contes de ma provence» (1986). Livre que l’éditeur présente ainsi : «Dans les villages de Provence, il y a toujours quelqu’un qui se souvient de tout. Il ne se rappelle pas les dates, il lui arrive de confondre les siècles. Mais, il n’a oublié ni le parfum des heures, ni la couleur des jours, ni le son des voix. La Provence, c’est le récit qu’elle se fait au jour le jour, c’est l’image d’elle-même qu’elle crée à longueur de soleil, c’est le spectacle de son histoire qu’elle s’offre depuis deux mille ans. La Provence est un discours qui traverse les siècles comme un fleuve et réinvente sans arrêt le présent et le passé».
«Daudet ne vit pas seulement en Provence : il vit la Provence», écrivait Jacques-Henry Bornecque, en préface aux «Lettres de mon Moulin». La Provence serait donc un pays singulier. La France sait sublimer ses multiples exceptions. Pourquoi Madagascar n’inventerait pas un prétexte à convivialité, un rendez-vous pour «se raconter» ? Raconter les paysages, les collines, les rizières. Nous raconter de belles histoires. Apprendre à nous aimer nous-mêmes.

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