Il y a 40 ans, dans la ville de Majunga, les Comoriens (ceux que les Lôlô sy ny Tariny moquaient dans leur chanson «Tonga tamin’ny botry Lekôma») étaient pourchassés et massacrés par des originaires du Sud-Est de Madagascar. Un enfant betsirebaka avait déféqué dans la cour d’une famille comorienne, et le père de famille lui a barbouillé le visage avec ses propres excréments; l’arrangement coutumier sera refusé, prélude au déchaînement de violences dans le quartier de Mahabibo : assassinats, viols, tortures, pillages, incendies. Le pogrom commença le 20 décembre 1976 et ne prit fin qu’après trois jours. On parle de mille morts. Ils seront 17.000 à quitter Madagascar à bord d’avions de la SABENA (société anonyme belge de navigation aérienne, créée le 23 mai 1923 et mise en liquidation le 7 novembre 2001), appelée à la rescousse par le Gouverment comorien. Plusieurs dizaines de ces «Sabena», sobriquet dont ils seront affublés aux Comores qu’ils ne connaissent pas, sont revenus vivre à Majunga, terre de naissance de ces Zanatany. Autre symbole tragique de cet exode malgache des Comoriens, qui viennent pour leurs études ou pour les soins médicaux, le naufrage du ferry «Samson», dans la nuit du 7 mars 2004, alors qu’il assurait la liaison de trois jours entre Moroni aux Comores et Majunga. Le cyclone Gafilo rôdait dans l’Océan Indien quand survint le naufrage nocturne, aux larges des côtes malgaches. Bilan: 250 morts, de nombreux Comoriens, plusieurs Malgaches, des touristes français. Seulement deux rescapés. Outre le pogrom de 1976 à Majunga et ce naufrage de 2004, des intellectuels comoriens ont à coeur de conserver la mémoire de deux autres évènements tragiques : le massacre des leurs sur l’île de Zanzibar, en 1964, parce que les Comoriens y étaient assimilés aux Arabes de la suite du Sultan d’Oman dont les révolutionnaires africains voulurent expurger la future Tanzanie; enfin, le crash du vol de Yemenia Airways, entre Sanaa, au Yémen, et Moroni, aux Comores, qui fit 152 morts, pour une seule rescapée, le 29 juin 2009. La création coloniale de «Madagascar et Dépendances», rattachant les Comores à Madagascar, de 1908 à 1946, attira les Comoriens à l’école régionale d’Analalava, au lycée Gallieni, à l’école Le Myre de Vilers, à l’hôpital Girard et Robic, sur les plantations de Namakia ou sur les docks du port de Majunga. Un siècle plus tôt, entre 1790 et 1822, les Betsimisaraka, conduits par leurs chefs Zanamalata, métis de corsaires européens et de femmes betsimisaraka, prirent le relais des pirates, à l’oeuvre dans l’Océan Indien de 1690 à 1730, et partirent razzier les Comores (et l’Afrique de l’Est) pour ramener des esclaves aux plantations de La Réunion (anciennement île Bourbon) et de l’île Maurice (alors, île de France). De l’autre côté de l’île, la confrontation sakalava-merina se prolongera de manière inattendue aux Comores. Deux princes de Madagascar, le Sakalava Andriantsolivola (décédé à Mayotte en 1847), et le Merina Ramanetakarivo (mort à Mohéli en 1842), prirent leur part des querelles entre les «sultans batailleurs» de l’archipel des Comores. Andriantsoly, arrière-petit-fils de la reine Ravahiny et roi sakalava du Boina, en fut chassé par les troupes merina de Ramanetaka, en 1825. Il trouva d’abord refuge à Zanzibar, et tenta de revenir dans le Boina, avant de s’établir à Mayotte dont le sultan, marié à une Sakalava, était son allié depuis 1823. En 1829, Ramanetaka, ancien Gouverneur de Majunga, arrière-arrière-petit-fils de Ramorabe, reine d’Ambohidratrimo, et cousin germain du roi Radama 1er, arriva à son tour à Anjouan pour fuir les soldats de la nouvelle reine Rana- valona 1ère. Il était accompagné par une suite de 60 compagnons merina. Mandé par le sultan d’Anjouan pour mater la rébellion du gouverneur de l’île de Mohéli, Ramanetaka s’y attribua le pouvoir sous le nom de Sultan Abderrhamane. Peu après, voulant se débarrasser d’Andriantsoly, le sultan de Mayotte fit appel à Ramanetaka. Les deux Malgaches pactisèrent et le sultan de Mayotte fut fait prisonnier cependant que Ramanetaka devenait le sultan des deux îles, Mohéli et Mayotte dont il nomma Andriantsoly gouverneur, avant que celui-ci ne se rebelle en 1835, devenant sultan de Mayotte, avant d’être assassiné en 1847. La soeur d’Andriantsoly, Tsiomeko, avait cédé l’île de Nosy-Be à la France, en 1840. Suivant son modèle, Andriantsoly, pour se préserver des autres sultans, céda également Mayotte à la France, en 1841, obtenant une rente viagère et la promesse de faire éduquer ses enfants à La Réunion. Djoumbé Saoudy, fille de Ramanetaka et de son épouse merina Ravao, lui succéda comme Sultane Fatima. Elle deviendra l’épouse du cousin du sultan de Zanzibar. La France lui fera expulser cet époux zanzibarite, en 1860. Avec Joseph Lambert (celui de la fameuse «Charte Lambert» qui causera l’assassinat de Radama II, à Madagascar), Fatima signera elle aussi une convention commerciale et industrielle en 1865. Née en 1837, Fatima, aura connu une vie amoureuse presque aussi tumultueuse que la politique mouvementée des Comores. Elle mourut en 1878 laissant cinq enfants, dont la benjamine, Ursule Salima Machamba, issu d’une union morganatique avec Émile Fleuriot de Langle, est morte en 1964, à l’âge de 90 ans, en Haute-Saône, France. En l’an 800, une civilisation dite «Dembéni» avait existé à Mayotte. L’île tirait alors sa prospérité de l’exportations du fer ouvragé, dans des fours métallurgiques de type austronésien que l’on retrouve aussi à Madagascar. Mayotte est également la seule île comorienne où subsiste un dialecte malgache, le «kibosy» ou shibushi. On suppose que Mayotte avait pu constituer la dernière étape d’une des nombreuses immigrations «indonésiennes», après un séjour sur les côtes d’Afrique, avant l’arrivée à Madagascar. En 1834, l’ambassade, que Ranavalona 1ère dépêcha auprès du sultan de Zanzibar, fit relâche à Grande-Comore. Dont le sultan se déclara «enfant» de Ranavalona, lui faisant ainsi allégeance selon le vocabulaire politique malgache de cette époque. En 1913, l’écrivain malgache Wast Ravelomoria fut nommé directeur de l’école régionale d’Anjouan d’où il rapporta une pièce de théâtre «Noro Kaïma», qui rendit célèbres «Veloma ry ilay Anjoany» et «Veloma ô ry Saïd Omar», deux chants du répertoire des «Kalon’ny Fahiny». Lors du «procès VVS», 1915-1916, trente-quatre nationalistes malgaches furent envoyés en exil sur l’île de Dzaoudzi (Mayotte), de mai 1916 à mai 1921. Citons : Ny Avana Ramanantoanina, Édouard Andrianjafitrimo dit Stella (fils du chef des Zazamarolahy, à la fin de la monarchie), Ramaholimihaso (descendant de Hagamainty, le plus célèbre des conseillers du roi Andrianampoinimerina), Rodlish dit Arthur Razakarivony (auteur du poème «Afo tsy matin’ny rano» que mettra en musique Erick Manana), Jasmina Ratsimiseta (poète du «Raha ho avy, Ralala, ny taona hodiako», que chantent les Mahaleo). Le 22 décembre 1974, la question était posée aux Comoriens: «Souhaitez-vous que le territoire des Comores devienne indépendant ». Seule l’île de Mayotte votera pour le maintien dans la République française. Un second scrutin, du 8 février 1976, confirmera ce choix initial. Depuis, Mayotte, îlot de la France d’Outre-Mer, exerce une forte attractivité sur les économies du tiers-monde qui l’entourent: les trois îles des Comores, bien sûr, dont les migrants s’y introduisent en kwasa-kwasa; mais, également désormais, des clandestins malgaches qui partent à la dérive depuis l’île de Nosy-Be. Successions ou ruptures historiques et revirements de destins font finalement de nos îles un grand archipel de va-et-vient. Par Nasolo-Valiavo Andriamihaja
Il y a 40 ans, dans la ville de Majunga, les Comoriens (ceux que les Lôlô sy ny Tariny moquaient dans leur chanson «Tonga tamin’ny botry Lekôma») étaient pourchassés et massacrés par des originaires du Sud-Est de Madagascar. Un enfant betsirebaka avait déféqué dans la cour d’une famille comorienne, et le père de famille lui a barbouillé le visage avec ses propres excréments; l’arrangement coutumier sera refusé, prélude au déchaînement de violences dans le quartier de Mahabibo : assassinats, viols, tortures, pillages, incendies. Le pogrom commença le 20 décembre 1976 et ne prit fin qu’après trois jours. On parle de mille morts. Ils seront 17.000 à quitter Madagascar à bord d’avions de la SABENA (société anonyme belge de navigation aérienne, créée le 23 mai 1923 et mise en liquidation le 7 novembre 2001), appelée à la rescousse par le Gouverment comorien. Plusieurs dizaines de ces «Sabena», sobriquet dont ils seront affublés aux Comores qu’ils ne connaissent pas, sont revenus vivre à Majunga, terre de naissance de ces Zanatany. Autre symbole tragique de cet exode malgache des Comoriens, qui viennent pour leurs études ou pour les soins médicaux, le naufrage du ferry «Samson», dans la nuit du 7 mars 2004, alors qu’il assurait la liaison de trois jours entre Moroni aux Comores et Majunga. Le cyclone Gafilo rôdait dans l’Océan Indien quand survint le naufrage nocturne, aux larges des côtes malgaches. Bilan: 250 morts, de nombreux Comoriens, plusieurs Malgaches, des touristes français. Seulement deux rescapés. Outre le pogrom de 1976 à Majunga et ce naufrage de 2004, des intellectuels comoriens ont à coeur de conserver la mémoire de deux autres évènements tragiques : le massacre des leurs sur l’île de Zanzibar, en 1964, parce que les Comoriens y étaient assimilés aux Arabes de la suite du Sultan d’Oman dont les révolutionnaires africains voulurent expurger la future Tanzanie; enfin, le crash du vol de Yemenia Airways, entre Sanaa, au Yémen, et Moroni, aux Comores, qui fit 152 morts, pour une seule rescapée, le 29 juin 2009. La création coloniale de «Madagascar et Dépendances», rattachant les Comores à Madagascar, de 1908 à 1946, attira les Comoriens à l’école régionale d’Analalava, au lycée Gallieni, à l’école Le Myre de Vilers, à l’hôpital Girard et Robic, sur les plantations de Namakia ou sur les docks du port de Majunga. Un siècle plus tôt, entre 1790 et 1822, les Betsimisaraka, conduits par leurs chefs Zanamalata, métis de corsaires européens et de femmes betsimisaraka, prirent le relais des pirates, à l’oeuvre dans l’Océan Indien de 1690 à 1730, et partirent razzier les Comores (et l’Afrique de l’Est) pour ramener des esclaves aux plantations de La Réunion (anciennement île Bourbon) et de l’île Maurice (alors, île de France). De l’autre côté de l’île, la confrontation sakalava-merina se prolongera de manière inattendue aux Comores. Deux princes de Madagascar, le Sakalava Andriantsolivola (décédé à Mayotte en 1847), et le Merina Ramanetakarivo (mort à Mohéli en 1842), prirent leur part des querelles entre les «sultans batailleurs» de l’archipel des Comores. Andriantsoly, arrière-petit-fils de la reine Ravahiny et roi sakalava du Boina, en fut chassé par les troupes merina de Ramanetaka, en 1825. Il trouva d’abord refuge à Zanzibar, et tenta de revenir dans le Boina, avant de s’établir à Mayotte dont le sultan, marié à une Sakalava, était son allié depuis 1823. En 1829, Ramanetaka, ancien Gouverneur de Majunga, arrière-arrière-petit-fils de Ramorabe, reine d’Ambohidratrimo, et cousin germain du roi Radama 1er, arriva à son tour à Anjouan pour fuir les soldats de la nouvelle reine Rana- valona 1ère. Il était accompagné par une suite de 60 compagnons merina. Mandé par le sultan d’Anjouan pour mater la rébellion du gouverneur de l’île de Mohéli, Ramanetaka s’y attribua le pouvoir sous le nom de Sultan Abderrhamane. Peu après, voulant se débarrasser d’Andriantsoly, le sultan de Mayotte fit appel à Ramanetaka. Les deux Malgaches pactisèrent et le sultan de Mayotte fut fait prisonnier cependant que Ramanetaka devenait le sultan des deux îles, Mohéli et Mayotte dont il nomma Andriantsoly gouverneur, avant que celui-ci ne se rebelle en 1835, devenant sultan de Mayotte, avant d’être assassiné en 1847. La soeur d’Andriantsoly, Tsiomeko, avait cédé l’île de Nosy-Be à la France, en 1840. Suivant son modèle, Andriantsoly, pour se préserver des autres sultans, céda également Mayotte à la France, en 1841, obtenant une rente viagère et la promesse de faire éduquer ses enfants à La Réunion. Djoumbé Saoudy, fille de Ramanetaka et de son épouse merina Ravao, lui succéda comme Sultane Fatima. Elle deviendra l’épouse du cousin du sultan de Zanzibar. La France lui fera expulser cet époux zanzibarite, en 1860. Avec Joseph Lambert (celui de la fameuse «Charte Lambert» qui causera l’assassinat de Radama II, à Madagascar), Fatima signera elle aussi une convention commerciale et industrielle en 1865. Née en 1837, Fatima, aura connu une vie amoureuse presque aussi tumultueuse que la politique mouvementée des Comores. Elle mourut en 1878 laissant cinq enfants, dont la benjamine, Ursule Salima Machamba, issu d’une union morganatique avec Émile Fleuriot de Langle, est morte en 1964, à l’âge de 90 ans, en Haute-Saône, France. En l’an 800, une civilisation dite «Dembéni» avait existé à Mayotte. L’île tirait alors sa prospérité de l’exportations du fer ouvragé, dans des fours métallurgiques de type austronésien que l’on retrouve aussi à Madagascar. Mayotte est également la seule île comorienne où subsiste un dialecte malgache, le «kibosy» ou shibushi. On suppose que Mayotte avait pu constituer la dernière étape d’une des nombreuses immigrations «indonésiennes», après un séjour sur les côtes d’Afrique, avant l’arrivée à Madagascar. En 1834, l’ambassade, que Ranavalona 1ère dépêcha auprès du sultan de Zanzibar, fit relâche à Grande-Comore. Dont le sultan se déclara «enfant» de Ranavalona, lui faisant ainsi allégeance selon le vocabulaire politique malgache de cette époque. En 1913, l’écrivain malgache Wast Ravelomoria fut nommé directeur de l’école régionale d’Anjouan d’où il rapporta une pièce de théâtre «Noro Kaïma», qui rendit célèbres «Veloma ry ilay Anjoany» et «Veloma ô ry Saïd Omar», deux chants du répertoire des «Kalon’ny Fahiny». Lors du «procès VVS», 1915-1916, trente-quatre nationalistes malgaches furent envoyés en exil sur l’île de Dzaoudzi (Mayotte), de mai 1916 à mai 1921. Citons : Ny Avana Ramanantoanina, Édouard Andrianjafitrimo dit Stella (fils du chef des Zazamarolahy, à la fin de la monarchie), Ramaholimihaso (descendant de Hagamainty, le plus célèbre des conseillers du roi Andrianampoinimerina), Rodlish dit Arthur Razakarivony (auteur du poème «Afo tsy matin’ny rano» que mettra en musique Erick Manana), Jasmina Ratsimiseta (poète du «Raha ho avy, Ralala, ny taona hodiako», que chantent les Mahaleo). Le 22 décembre 1974, la question était posée aux Comoriens: «Souhaitez-vous que le territoire des Comores devienne indépendant ». Seule l’île de Mayotte votera pour le maintien dans la République française. Un second scrutin, du 8 février 1976, confirmera ce choix initial. Depuis, Mayotte, îlot de la France d’Outre-Mer, exerce une forte attractivité sur les économies du tiers-monde qui l’entourent: les trois îles des Comores, bien sûr, dont les migrants s’y introduisent en kwasa-kwasa; mais, également désormais, des clandestins malgaches qui partent à la dérive depuis l’île de Nosy-Be. Successions ou ruptures historiques et revirements de destins font finalement de nos îles un grand archipel de va-et-vient. Par Nasolo-Valiavo Andriamihaja