Chronique

Chronique de VANF : Madagascar est (encore) une île

Il est temps que Madagascar revendique sa singularité et arrête de se soumettre à la dictature de mots et concepts qui sont étrangers à son Histoire. Les grandes puissances et les bailleurs de fonds ont décidé une approche régionale qui colle la même étiquette à des pays distincts et des peuples différents qui ne se savaient pas des affinités. Mais, ce n’est pas parce qu’une organisation scande l’unité qu’elle fait réellement l’union. Et ce n’est pas parce qu’on en est membre depuis cinquante ans qu’il faille se résigner à y demeurer indéfiniment si moins puisque pas affinité.

J’ai lu l’interview d’un artiste camerounais qui se définit africain : «Je suis bel et bien originaire d’un des fragments africains qu’on appelle le Cameroun». Il pense que «le panafricanisme dans l’optique de la création d’un Grand État africain est la seule voie qui permettra au continent de défendre plus efficacement ses intérêts» (article n°11709 dans Africultures). Sur mon île de Madagascar, et son archipel intérieur de Foko jaloux de leurs particularismes, je ne me sens nullement concerné.

Le panafricanisme, cette vieille idée qu’on aurait pu croire enterrée avec la mort de ses porte-paroles (les Sankara, Kadhafi, Diop, Kenyatta, Nyerere, Kaunda, etc.), a été ressuscitée par l’Agenda 2063 de l’Union africaine.

Cet Agenda 2063, dont l’Union Africaine a lancé le compte à rebours fin janvier 2015, comprend, par exemple, une «Aspiration 5» : «Une Afrique ayant une forte identité culturelle : l’Afrique sera un continent ou les idéaux panafricains seront pleinement intégrés dans tous les programmes scolaires». Dès qu’il est question de panafricanisme, c’est presque un rituel de citer Marcus Garvey, Kwame Nkrumah, Frantz Fanon ou Patrice Lumumba : mais, ces noms parlent-ils aux Malgaches, scolaires ou universitaires ? Et comment auraient-ils eu à redire à l’identité culturelle malgache ?

Le panafricanisme n’est pas né en Afrique mais chez les Noirs de Caraïbe (du nom d’une ethnie amérindienne des Antilles qui n’étaient plus qu’au nombre de 6000 individus en 1660, moins de 170 ans après l’arrivée des Européens) descendants de ces esclaves que les chefs africains et les traitants arabes s’étaient coalisés pour revendre aux négriers européens. Leurs « idéaux du panafricanisme» furent longtemps celui du retour sur le continent de lointains ancêtres. Opportunistes, les «pères de l’indépendance», incapables de sustenter chaque État-nation, allaient nourrir un «rêve d’unité continentale».

Le panafricanisme de départ, celui de Henry Sylvester Williams en 1900, excluait l’Afrique du Nord. En 1900, que savaient les Malgaches de l’Afrique et des Africains : les anciens esclaves venus du Mozambique, appelés «Masombika» et libérés en 1877 ? Les tirailleurs sénégalais venus avec le corps expéditionnaire français de septembre 1895 et qui montaient la garde devant la résidence du général Gallieni à Ambohitsorohitra ?

Après avoir échoué à vendre le panarabisme, le Libyen Mouammar Kadhafi avait hérité de la présidence tournante de l’Union Africaine en février 2009, s’inventant aussitôt le titre de «roi des rois traditionnels d’Afrique», aussi exotique que sa personnalité était folklorique, lui qui avait renversé le roi Idriss en septembre 1969.

Auparavant, il avait convoqué en Libye des «rois» africains autoproclamés, sans doute pour mieux se répartir la lourde charge de la mégalomanie. Ce vaudeville tout en exubérance prit fin au bout de 40 ans quand «Kadhafi l’Africain» fit appel à des mercenaires sub-sahéliens pour combattre la rébellion des tribus arabes, dont les Warfallah dont était originaire l’ancien roi Idriss.

Les États-Unis d’Afrique, que voulait Kadhafi, devaient avoir une monnaie unique, un passeport unique, un continent sans frontières. Une idée folklorique dangereusement à l’assaut de l’exception culturelle malgache. Heureusement que Madagascar est (déjà) une île.

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  • De Ben Barka à Kadhafi en passant par Sankara, Lumumba et consorts, tous ceux qui ont voulu oeuvrer pour le Panafricanisme ou les Etats Unis d’Afrique ont disparus… brusquement ? Simple hasard ou vieille tradition de la géopolitique occidentale ?