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À la place de l’Autre

Je me suis dit que, pour commenter la tentative d’assassinat contre Shalman Rushdie, l’auteur des «Versets sataniques», cette Chronique du 15 août 2013, posait déjà les questions essentielles. Je n’ai jamais lu les «Versets sataniques», mais, finalement ce n’est qu’un livre. Comment en 2022, la lecture d’un livre peut encore nous animer du même sentiment qu’il y a treize siècles ? Déjà, qu’il y ait eu ce fatwa contre un écrivain ne pouvait que caractériser l’obscurantisme caricatural de ceux qui interprètent chaque verset à la peu de lumière d’un contexte moyenâgeux.

(NDLR : Nous sommes donc en 2013). Qu’une chrétienne, s’agissant d’une ancienne famille d’intouchables, soit condamnée à mort pour blasphème au Pakistan, semble finalement plus structurel que l’activisme islamiste qui brûle l’effigie du gouverneur du Pendjab et le traite d’infidèle quand celui-ci demande la grâce présidentielle pour la villageoise chrétienne. Ou que l’initiative d’un député, proposant un amendement à la loi sur le blasphème, qui se heurte à la mobilisation des partis religieux descendus dans la rue pour dénoncer une atteinte à la loi «sacrée». Une loi instaurée seulement en 1986, au plus fort du djihad contre les troupes soviétiques, quand le général Ziaul-Haq envoya des moudjahidines en Afghanistan, avec l’aval de la CIA. Ou qu’un mollah de Peshawar qui promet une récompense à quiconque tuera la chrétienne Asia Bibi. Au Pakistan, Hindous et Chrétiens préfèrent quitter le pays.

En Syrie, un jésuite italien, Paolo Dall’Oglioa, été tué par les djihadistes que les rebelles ont imprudemment appelé à la rescousse contre le régime de Bachar al-Assad. Le plus paradoxal est que ce prêtre italien avait été précédemment expulsé par le régime de Bassar al-Assad. Mais, il avait commis l’imprudence de revenir clandestinement dans la ville de Raqa, une capitale provinciale entretemps tombée aux mains des Rebelles et des djihadistes de l’EIIL («Etat Islamique d’Irak et du Levant»). Commentant un plan pour l’après Bachar al-Assad, le chef d’un front djihadiste affilié à al-Qaida, le cheikh Abou Mohammad al-Joulani, a encore réaffirmé, le 22 juillet 2013, son appel à fondation d’un Etat islamique en Syrie : «Nous, en tant que musulmans, ne croyons ni aux partis politiques ni aux élections parlementaires, nous croyons à une gouvernance islamique basée sur la Choura (Assemblée de juges musulmans) et la justice».

Dans la province autonome d’Aceh, et contrairement à ce qui se passe dans le reste de l’Indonésie, le plus grand pays musulman au monde (250 millions), mais connu pour son Islam modéré, c’est désormais la charia qui est appliquée rigoureusement. Les femmes sont, par exemple, interdites de porter des jeans ou de monter une moto à califourchon et doivent obligatoirement porter le foulard. Rappelons que, au terme d’une longue guérilla séparatiste, les habitants d’Aceh ont gagné le droit à une large autonomie par un référendum d’auto-détermination.

C’est dans ce contexte général qu’au Sri Lanka, un temple musulman vient d’être saccagé par des Bouddhistes, le jour de l’Aïd el-Fitr. La mosquée a été édifiée à proximité d’un lieu de culte bouddhiste ce qu’avaient déjà reproché les moines bouddhistes avant que les autorités religieuses des deux côtés ne trouvent un compromis : culte musulman provisoire en attendant que l’Etat trouve un autre site. Le Sri Lanka est un pays à grande majorité bouddhiste, et on peut se demander si, dans la situation inverse, et que les musulmans aient été majoritaires, les Croyants bouddhistes auraient eu ne serait-ce que la liberté même de pratiquer leur culte, où que ce soit.

Le numéro du 1er juillet 2013 du magazine Time avait mis en Une le visage d’un moine bouddhiste, Wirathu, en le désignant comme «le visage du terrorisme bouddhiste». Ce numéro avait été interdit à la vente au Sri Lanka et en Birmanie. C’est dans ce pays que la persécution contre la minorité musulmane apatride, les Rohingyas, était dénoncée par «Time». Le problème est sans doute plus complexe. Surtout quand la majorité religieuse se plaint d’une influence excessive des Musulmans eu égard à leur minorité.

La question doit interpeller, à la fois les Musulmans et les autres Croyants : tandis que les Musulmans peuvent pratiquer dans des pays à majorité chrétienne (l’Europe libérale est un exemple presque caricatural qui finit par outrer les souverainistes de chaque pays), à majorité hindoue (la partition de l’Inde et du Pakistan s’était opérée sur cette frontière religieuse, il est vrai) ou bouddhiste (le cas du Sri Lanka, sur la route depuis l’Indonésie jusqu’à Madagascar), les Musulmans peuvent-ils garantir que des Chrétiens, des Hindous ou des Bouddhistes peuvent pratiquer tout aussi librement leur religion sans qu’on leur oppose, chaque fois, les singularités contraignantes et restrictives de la «terre d’Islam» ?

Naturellement, on ne saurait encourager quelque persécution que ce soit contre une foi, ou l’absence de foi, d’ailleurs. Et, bien entendu, tous les Musulmans ne sont pas affiliés à al-Qaïda. Tous les Musulmans ne sont pas des Hezbollah, des Salafistes, des Frères Musulmans, orthodoxes jusqu’à la violence. Tous les Musulmans ne sont pas des prosélytes frénétiques. Le problème est que ces autres Musulmans, la majorité silencieuse, ne dénoncent pas l’extrémisme et ne font pas connaître une autre facette plus en phase avec son époque, de l’Islam. Et laissent la parole confisquée par les plus fanatiques.

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