Accueil » Chronique » Une ligne rouge ténue
Chronique

Une ligne rouge ténue

L’Europe se veut porte-drapeau de toutes les libertés. Souvent avec panache. Parfois à ses dépens. Quelquefois, le reste du monde pourra regretter que l’Europe, ayant renoncé à la peine de mort, glissât cette posture suicidaire dans le kit des aides multiples à certains de ses partenaires, comme ce fut le cas à Madagascar en 2015. Ceci posé, on pourra faire à l’Union Européenne tous les procès sauf celui d’être un espace liberticide et répressif. C’est à ce titre que nous intéressent deux recomman­dations à l’adresse de ses États membre: les lignes directrices du Comité des Ministres du Conseil de l’Europe sur la protection de la liberté d’expression et d’information en temps de crise (26 septembre 2007) et le document «atténuer une crise sanitaire mondiale tout en préservant la liberté d’expression et d’information» (16 avril 2020).

La pandémie de Covid-19 a surpris le monde entier. On a vu la communauté scientifique se déchirer dans d’irréconciliables contradictions. On a assisté à l’improvisation permanente et hasardeuse des Gouvernements. Après le temps d’un protocole de soins (antibiotique, corticoïde, vitamines), dont on fera beaucoup plus tard l’évaluation, voici venu le temps du consensus vaccinal. Et ce, même si aucun BigPharma ne peut aujourd’hui affirmer que la vaccination est LA solution ni qu’un seul des vaccins en lice soit la panacée.

Cette grande incertitude impose à tout le monde la plus grande humilité. Ce va-et-vient de correctifs constants et d’ajustements progressifs laisse un vide que comblent trop volontiers les thèses complotistes, les fake News, les ventes de miracles alternatifs. La confiance, en la science ou dans les gouvernants, ne se décrète pas. Transparence, informations crédibles, responsabilités des uns et des autres, demeurent les meilleurs ingrédients pour que la zizanie sociale ne vienne pas terminer le travail du coronavirus.

Le 26 septembre 2007 donc, l’Europe a adopté des lignes directrices dites de «la protection de la liberté d’expression et d’information en temps de crise». Après l’affirmation de principe que la liberté d’expression et d’information ainsi que la liberté des médias sont essentielles au fonctionnement d’une société véritablement démocratique, viennent les «Garanties contre l’utilisation abusive des lois sur la diffamation» (IV): lutte contre les intimidations par des poursuites légales ou des sanctions disproportionnées; les «Garanties contre la restriction abusive de la liberté d’expression et d’information et contre la manipulation de l’opinion publique» (V): que les gouvernements n’emploient pas des termes vagues et définissent clairement et précisément l’incitation à la violence ou les troubles à l’ordre public. Les «Responsabilités des professionnels des médias» (VI) sont logiquement en vis-à-vis: adhérer à des normes professionnelles et déontologiques très rigoureuses et communiquer au public des données d’actualité factuelles, précises et complètes.

Ici, le Conseil de l’Europe avait introduit une double recommandation qui transcende le manichéisme entre censure et anarchie: l’autorégulation comme meilleure garantie d’un comportement responsable et professionnel des journalistes, d’une part; l’obligation pour les gouvernements à faire des médias du service public une source fiable d’information et un facteur d’intégration sociale et de compréhension, d’autre part.

Deux constats de bon sens, mais rivaux, ont été compilés dans le document d’avril 2020. Que, la préservation de la vie et de la santé soit l’objectif principal et que les États doivent agir rapidement et énergiquement en ce sens, ne les autorise pas à une réponse disproportionnée en matière de respect des droits de l’homme et de l’État de droit. Les gouvernements n’ont pas à décider de ce qui est correct et de ce qui est faux. Ce début de censure instaure «un environnement informationnel dans lequel les questions ou les doutes ne peuvent plus être partagés, discutés et résolus, mais peuvent conduire au désengagement, à l’obstination et au non-respect des règles».

Quant aux médias, ils ont une responsabilité accrue pour fournir des informations précises et fiables au public, mais aussi pour prévenir la panique et favoriser la compréhension des restrictions nécessaires. Un journalisme de qualité et responsable demeure essentiel pour qu’il y ait un public averti et bien informé, capable d’avoir une pensée critique à la connaissance d’informations fiables.

Ces recommandations pour l’Europe sont-elles valables pour Madagascar? La schizophrénie d’État, dans ses préjugés et son excès de zèle, peut vite devenir contre-productive dans le travail de confiance. Les messages des autorités de Santé doivent être fiables, et elles le seront doublement si l’opinion avait confiance en leurs messagers. Les recommandations officielles ne seront pas tournées en dérision tant que le bon sens, cette chose du monde la mieux partagée, ne sera pas bafoué.

L’État et les médias n’ont pas le monopole de ce dialogue social. La communauté scientifique et le public sont les autres acteurs de cette inter-communication. Que ce soit par diktat officiel ou par malice journalistique, infantiliser une opinion publique, qui n’a certes pas un siècle de dialectique derrière elle, serait le pire service à rendre à la Santé publique en ces temps d’urgence sanitaire.

Commenter

Ce formulaire recueille votre nom et adresse e-mail afin que nous puissions valider votre commentaire. Veuillez consulter notre politique de confidentalité afin de prendre connaissance sur la façon dont nous protégeons vos informations.
Je consens à ce que L'Express de Madagascar collecte mon nom et email..

Cliquez pour commenter