Des prélèvements abusifs de main-d’œuvre déjà affaiblie


Un appel à la persuasion administrative. » C’est ainsi que comprend, en 1975, Jean Fremigacci dans son étude sur La mise en valeur coloniale et travail forcé : la construction du chemin de fer Tananarive-Antsirabe 1911-1923 (lire précédente Note). Cet appel- plutôt une requête- est lancé aux autorités de la Colonie, par l’un des chefs du service de la construction du TA, Jaquet, en pleine crise de main-d’œuvre. L’auteur de l’étude parle de procédure redoutable par son imprécision. Selon Jean Fremigacci, les conseils de l’administrateur de Vakinankaratra- lui-même aiguillonné par l’autorité supérieure- dans un kabary à la population, suivis d’instructions aux fonctionnaires subalternes- ont force exécutoire. « C’est une première étape dans l’instauration du travail forcé. » Les populations, ajoute-t-il, « pouvaient d’autant moins se méprendre qu’au même moment, et par les mêmes procédés, on enrégimentait des volontaires pour la Métropole, dans le cadre de la contribution de Madagascar à l’effort de guerre français ». Toujours d’après l’auteur, la requête va d’ailleurs très loin. Elle réclame le droit, pour les commis des Travaux publics de s’adresser directement aux gouverneurs malgaches pour obtenir de la main-d’œuvre. « C’était là, inévitablement, déclencher un conflit d’attribution avec l’administration provinciale, très sourcilleuse sur la question du contrôle de ses sujets. » C’est ainsi qu’à la fin de 1916, un conflit éclate entre le chef de province du Vakinankaratra, Benach, et le chef du service régional des TP. Quoi qu’il en soit, la contrainte à peine déguisée assure aux chantiers le nombre d’hommes nécessaires. Pour se couvrir, Benach choisit de faire un contresens sur le terme collectivité : « La crise de main-d’œuvre eût été grave si l’administration provinciale n’avait mis une très grande insistance pour que les Fokonolona assurent- du moins la main-d’œuvre nécessaire aux travaux d’intérêt général comme la construction du chemin de fer…- les travaux intéressant la collectivité. » Un contresens, explique l’auteur de l’étude, sur l’utilisation du mot collectivité pris dans le sens malgache en général, alors que, « aux termes du décret de mars 1902, les travaux des Fokonolona devaient concerner strictement la collectivité villageoise ». Les prélèvements abusifs de main-d’œuvre font rapidement sentir leurs effets. Ils expliquent pour une bonne part la crise des subsistances qui frappe la région, en 1917-1918. Car d’après le chef de la province de Vakinankaratra, dans l’un de ses rapports, les appels exagérés de main-d’œuvre succédant à l’exode des 3 500 volontaires partis en France, « amènent la désertion des villages et des cultures ». C’est sur une population affaiblie que s’abat, en avril 1919, la meurtrière épidémie de grippe espagnole qui, d’après un rapport de l’Inspection des Colonies, la Mission Henri (1921-1923) établit le nombre des victimes de cette crise sanitaire, à 21 000 en Imerina et 5 184 dans le Vakinankaratra, soit respectivement 4,5% et 3% de la population. Toutes ces circonstances entrainent la désertion et la désorganisation des chantiers du TA jusqu’en septembre 1919. « L’administration choisit bien mal son moment pour imposer la population à un effort intensif. » Mais surtout, la fin de la guerre ouvre une époque bien différente de celle qu’a marqué l’autorité « somme toute paternelle » d’Albert Picquié. Le mot est désormais de pousser au maximum la mise en valeur « pour venir en aide à la métropole exsangue ». Le ministre des Colonies issu du Bloc National, Alfred Sarraut, trace la ligne à suivre avec son grandiose projet de loi déposé le 12 avril 1921 « portant fixation d’un programme général de mise en valeur des colonies françaises ». En ce qui concerne Madagascar, ses propositions ne sont pas nouvelles, mais elles ne font que reprendre un plan dressé par Girod, en 1919, et examiné par la mission d’inspection créée en 1919-1920. Le zèle des autorités locales sont déjà stimulées par la dépêche ministérielle du 17 novembre, soulignant l’importance d’une « exécution aussi intensive que possible des Travaux publics destinés à mettre pleinement en valeur notre domaine colonial et à lui permettre de fournir à la Métropole les matières premières qu’elle est actuellement obligé d’acquérir à l’étranger ». En tout cas, l’achèvement du TA est présenté comme prioritaire. Le gouverneur général par intérim Guillon (juillet 1919-mai 1920) ne se le fait pas dire deux fois. Pour activer les travaux, il revient, tout naturellement, aux méthodes inflexibles de Gallieni dont il a été le chef de cabinet.
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