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Michel Saint-lot : « La qualité de l’éducation pose un souci réel »

La Convention des droits de l’enfant est signée, il y a trente ans. Michel Saint-Lot, représentant résidant du Fonds des Nations-Unies pour l’enfance (Unicef) parle de l’état d’avancement à Madagascar.

Comment l’Unicef voit-il l’état d’avancement de la Convention des droits des enfants?

Au niveau global, il y a eu beaucoup d’avancement sur les Droits des enfants. Aujourd’hui plus que jamais, il y a moins d’enfants qui vivent au dessous du seuil de pauvreté. Il y a aujourd’hui, plus d’enfants qui ont accès à l’école. Davantage d’enfants qui ont accès à des soins de santé. Mais malheureusement, il y a des disparités entre pays, entre régions. Et des disparités au sein d’un même pays. Des disparités entre l’urbain et le rural, entre certaines régions. Comme pour Madagascar, on a des différences entre les régions du Sud et celles des Hauts Plateaux. Certes, il y a eu des progrès, mais il reste beaucoup à faire.

Et pour le cas de Madagascar?

Pour Madagascar, il y a eu des domaines où il y a eu des progrès sensibles. Aujourd’hui, le nombre d’enfants qui ont accès à l’éducation a augmenté, par rapport à ce que c’était il y a trente ans de cela. Mais la qualité, et bien Madagascar a fait des pas en arrière, en 30 ans. Les résultats d’apprentissage, selon les tests du programme d’analyse du système éducation national (PASEC), en 1998, 41% des enfants de la classe de 7e du primaire à Madagascar étaient capable de lire le niveau de la 5e. Et en 2015, le taux d’enfants capable de lire le niveau de la classe de 5e était de 17%. En Mathématiques, 57% des enfants de la classe de 5e avaient le niveau de la classe de 5e. En 2015, ce chiffre est passé de 57% à 21%. Ce qui signifie qu’au niveau de la qualité de l’éducation, on a régressé depuis la signature de la Convention, au lieu d’avancer. Donc, la qualité de l’éducation pose un souci réel.

Comment expliquez-vous cette régression?

Ce souci, on ne peut pas l’imputer aux enfants, lorsqu’on sait que 30% des maîtres sont absents à tout moment, des salles de classe. C’est simplement la conséquence de l’abandon dans le système éducatif. Un abandon au niveau des investissements, un abandon de l’assurance de la qualité de l’éducation. La faible présence des maîtres, nécessaire pour enseigner. Le nombre de jours perdus par les enfants à l’école dans certaines régions du pays, à causes des aléas climatiques tels que les inondations ou la période de soudure. L’enfant qui perd quarante cinq jours à cinquante deux jours de classe par an. Il y a donc, une déperdition scolaire. L’enfant, au bout de quatre, cinq ans abandonne. Le taux d’abandon est énorme, dès la première année. 30% des enfants à la première année scolaire, abandonnent l’école. Sur dix enfants qui rentrent au primaire, il y a sept qui terminent. Il y a aussi le fait que l’inves­tissement de la formation des maîtres qui fait défaut. Aussi le budget adéquat pour pouvoir avoir des maîtres qui sont payés et qui font partie de la Fonction publique, fait défaut. L’histoire des
maîtres Fram payés par la communauté, ne présente pas d’avantage.

Comment peut-on y remédier?

Je crois que l’État malgache est en train de rediscuter la réforme de l’éducation. Il y a le Plan sectoriel de l’éducation qui est en train d’être révisé et rediscuté, pour s’assurer que la société malgache aille dans la bonne direction. Il faut s’investir dans la pédagogie, dans la formation des maîtres, avant d’entrer dans l’enseignement et ceux qui sont déjà en train d’enseigner, une formation continue, une certification de ces maîtres. Le suivi de la présence des maîtres dans les salles de classe, pendant les heures nécessaires. S’assurer que des investissements soient faits dans les infrastructures scolaires. Que l’enfant a un cadre d’éducation adéquat. C’est beaucoup de défis pour Madagascar. Des défis énormes, car il y a eu tant de négligence, au bout de ces dernières années. On fait face à des défis énormes, des salles de classe sans toiture, sans mur, sans fenêtre, sans eau potable, sans assainissement. Il y a aussi la distance pour les enfants. Un enfant de 5 ans, 6 ans qui doit parcourir 5 kilomètres par jour pour aller à l’école, c’est quand même un challenge. Il va falloir ramener ces écoles au plus près des enfants. Il faut des méthodes innovantes pour amener l’enfant à acquérir le minimum de connaissance nécessaire.

D’après vous, est-ce nécessaire de rediscuter du PSE, si des consultations ont été à la base de son élaboration comme on a dit?

Je pense que ce n’est pas le PSE dans son ensemble qui doit être rediscuté. Il y a plusieurs points dans le PSE, je crois qu’il y a sept ou huit points fondamentaux, mais il y a deux points sur lesquels, le consensus qui n’a pas été fait. Dans toute société, si on veut avancer, il faut que tous soient d’accord sur les démarches à suivre. La troisième consultation sur le PSE est sur le point d’être terminée. Surtout, sur les deux composantes, à savoir le calendrier scolaire. Est-ce qu’il doit être révisé, est-ce qu’il doit être géographique, selon les aléas climatiques, car Madagascar est quand-même un pays très vaste. Et aussi, le plus important, c’est que tous ceux qui sont dans l’enseignement, savent qu’il faut au minimum 9 ans d’apprentissage, pour vraiment, un minimum d’acquisition, pour faire face au défi du monde actuel. Ce qui est à voir, c’est, est-ce que cet apprentissage va se faire en deux cycles, cinq ans et quatre ans, un cycle de six ans, trois ans ou un cycle de trois ans, trois ans, trois ans. Ça reste une complication, car une école qui a cinq salles de classe pour un cycle de cinq ans, si on doit passer à neuf ans, doit construire d’autres salles de classe. Ou bien, simplement, travailler en deux tours, comme on fait dans d’autres pays. Donc, il y a toute une réflexion à faire. Quel est le coût de la mise en place de cette réforme. Maintenant, on va accuser un petit retard, mais les autres éléments de réforme continuent encore. Ceux sont des éléments qui ont posé problème à certains composants de la société qui sentent qu’ils n’ont pas été consulté, et qui sont maintenant parmi les consultés. Nous espérons que d’ici la fin de l’année, il y aura un consensus pour que la réforme dans son intégrité prenne corps.

Mais cette réforme doit-être faite?

On n’a pas le choix. Le constat est simple, au niveau de l’éducation, ce pays a régressé.

Que sera l’avenir du capital humain, avec cette régression de la qualité de l’éducation ?

Justement, c’est pour ça que le statu-quo n’est plus envisageable. L’État malgache en est conscient. Et la réforme est en train de suivre son cours. Mais le capital humain, ce n’est pas seulement l’éducation. Aujourd’hui, pratiquement 76% de la population vivent dans la pauvreté, et 52% vivent dans la pauvreté extrême. Avec ce niveau de pauvreté, on a neuf enfants sur dix qui souffrent de multiples privations. On peut aller à l’école, mais, privé d’une bonne santé, du droit de participation, du droit d’accès au média. Ce capital humain doit être en bonne santé, pour pouvoir produire et apprendre. Aujourd’ hui, l’enfant malgache n’a pas vraiment accès à des soins de santé. L’État malgache discute de la couverture de santé universelle. Mais les progrès sont quand même longs. Entre la période de 2002 à 2012, on a vu une baisse du nombre d’enfants qui mourrait avant l’âge de 5 ans. Il était passé de soixante dix-sept enfants à soixante deux, sur mille naissances vivantes. Donc il y a eu une baisse de 15%, en une période de 10 ans. Par contre, de 2012 à 2018, le changement n’est que de 3%. On est passé de soixante deux pour mille à cinquante neuf. Donc, il y a des efforts à faire pour s’assurer que ce capital soit en bonne santé. Et ça passe aussi par les maladies qui peuvent être évitées par les vaccins, telles que la rougeole, le tétanos, la diphtérie. Malheureusement, il y a eu une régression dans la vaccination. Les enfants de 12 à 23 mois, complètement vaccinés, étaient de 61% en 2012. En 2018 ce nombre est tombé à 33%. Et ce n’est pas étonnant, donc, qu’on se
retrouve avec des épidémies. 99% des enfants qui ont décédé pendant la période de rougeole sont des non vaccinés, âgés de moins de 24 mois.

À quoi est due cette importante baisse de la couverture vaccinale?

Encore une fois, elle est due à un système de santé, sous lequel, on n’a pas mis le paquet, comme pour l’éducation. Un manque d’investissement dans le domaine de santé, des centres de santé qui ne sont pas équipés correctement, des centres de santé qui n’avaient pas toujours les professionnels médicaux nécessaires, à savoir des pédiatres dans les districts, des gynécologues, des anesthésistes. Aujourd’hui, on paie les conséquences.

Mais on évoque, également, le refus de vaccination de la part des parents comme cause de cette hausse des enfants non vaccinés?

Chaque fois qu’on fait les Semaines de santé mère enfant, le refus est très minime. Il n’est même pas dû aux
vaccins. Une mère qui arrive au centre de santé à 9 heures et qu’à 11 heures, les vaccinateurs ne sont pas arrivés. Elle s’en va et elle ne veut plus y retourner, car elle a déjà parcouru des kilomètres pour pouvoir venir vacciner son enfant, faire un déparasitage ou pour avoir de la vitamine A. Donc, il y a un manque de respect du calendrier. Ce n’est pas comme dans les pays européens où le vaccin constitue tout un débat. Oui il y a une petite classe d’aisé qui parlent d’autisme, qui lisent et discutent là dessus. Mais il n’y a aucune donnée scientifique qui a montré scientifiquement qu’il y a un lien entre l’autisme et la vaccination. La population malgache, lorsqu’on lui donne un service, elle y va. Mais il faut que l’offre de service soit disponible en temps voulu.

Qu’en est-il du droit d’exister?

Un des droits fondamentaux de l’enfant qui est violé. C’est son droit d’exister, son droit à une nationalité, son droit à un nom. Seulement 78% des enfants de moins 5 ans, ont un acte de naissance. Ils n’ont pas de papier qui lui permet de savoir, qui sont ses parents, comment s’appelle cet enfant, quelle est sa nationalité. Ce chiffre a connu une baisse, car en 2012, 83% des enfants avaient un acte de naissance rédigé. Ce qui signifie que 22% des enfants malgaches qui, légalement, sont invisibles. On ne peut pas programmer pour eux, car on ne sait pas qu’ils existent, ni où ils sont. Lorsqu’on fait des campagnes de vaccination, et que le Centre de santé de base dit qu’on a vacciné, 120% d’enfants. Ce n’est pas possible, en statistique. C’est parce qu’on a prévu de vacciner cent enfants, mais qu’en réalité, il y a cent vingt-deux. Lorsqu’on parle d’enfants qui sont victimes de violence, on ne sait pas le niveau réel de la violence, avec ces enfants invisibles. Ils sont sur le marché de travail, trop tôt, ils ne sont pas à l’école. Normalement, 12,8 millions d’enfants doivent être à l’école, mais où sont-ils ? Donc les droits fondamentaux sont bafoués.

Des enfants se trouvent en prison, sans avoir été jugés. Qu’en dit l’Unicef?

72% de la population en détention préventive ont moins de 18 ans, à Madagascar. Donc, nous espérons que dans l’accélération du traitement des prévenus, insistée par le Président de la République, le cas de ces enfants en détention préventive soit traité en premier. Certains sont en prison, depuis plus de trois mois, quatre mois, six mois. Et cela pour des crimes mineurs. C’est un domaine aussi, où l’État malgache devra se pencher. Il faudra que ces enfants, leurs cas soient adressés par un juge des enfants.

Quel message voudriez-vous passer en cette célébration des trente ans de la Convention des droits de l’enfant?

Il y a quand même beaucoup de progrès faits. Au niveau des changements administratifs. On voit des nouvelles lois qui sont en train d’être révisées, des structures administratives sur le point d’être mises en place. On a vu l’alignement de certaines lois malgaches à la Convention. Ces efforts doivent, non seulement, être soutenus, mais vu l’état des droits des enfants à Madagascar, on doit accélérer. Parce qu’on se retrouve à des défis qui n’existaient pas au moment de la signature de cette convention. Les défis qui sont, de nos jours, renforcés par les impacts des changements climatiques. Il y avait l’accès à l’information, aux réseaux sociaux qui n’existaient pas. Il y a le côté positif des réseaux sociaux, et le côté négatif. Par exemple, les agressions sexuelles en utilisant les réseaux sociaux, c’était des dangers auxquels on ne faisait pas face, il y a trente ans de cela. Donc, on a eu des avancés, et on encourt des risques nouveaux. On a une population qui, réclame de plus en plus ses droits. On a des enfants qui de plus en plus, sont en train de comprendre leurs droits et les réclamer. Il faut vraiment que la voix des enfants soit entendue. Car ils représentent 50% de la population malgache. Il ne faut pas les ignorer.

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