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Voir Bakou et ne pas mourir

Au début, je croyais que Hermann Tilke, l’architecte-designer des circuits de
Formule 1, avait fait installer un décor en carton-pâte pour faire de Bakou une vraie ville européenne. Bakou, au bout du bout du Caucase, mosaïque ethnique et religieux, sur les bords de la Mer Caspienne, qui est en fait un lac dans lequel se déverse le fleuve Oural, la limite symbolique de l’Europe «de l’Atlantique à l’Oural». Sauf que ce décor est bel et bien habité : comme à Monaco, des riverains sortent sur les balcons à regarder les Mercedes, les Ferrari et les McLaren passer au bas de leur immeuble.
L’apparition d’une femme avec le voile réglementaire rappelle que l’Azerbaïdjan est un pays musulman, ancienne province de l’Iran qui l’avait cédée à la Russie, en 1828. Bakou, pour ce que les six kilomètres du circuit urbain permettent de voir, est moderne, pour ainsi dire européenne : marquages au sol et panneaux de signali­sation en signes kabbalistiques universels, réverbères stylisés, trottoirs arborés, des parcs écologiques au coeur de la cité, et une vieille ville historique préservée. Qu’on puisse s’extasier d’équipements aussi élémentaires nous renvoie aux belles photos de l’Antananarivo des années 1920-1930-1940, un acquis que nous avons oublié de capitaliser. L’Antananarivo historique des collines n’a pas vocation à accueillir une course automobile, mais on peut se dire que, quitte à mordre sur la plaine du Betsimitatatra, autant y urbaniser intelligemment et ne pas se fermer tout de suite toutes les portes, comme la possibilité d’y tracer un circuit urbain avec de longues lignes droites, pour permettre à deux monoplaces de se ruer à 300 km h de front, jusqu’à la prochaine chicane.
Je ne regarde le Giro, la Vuelta ou le Tour de France que pour le panorama des villes traversées. Pareil circuit urbain offre une vitrine formidable : attirer le visiteur à Antananarivo avec les ultimes technologies automobiles nous changerait de la sempiternelle vannerie ou de l’exotisme éculé des danses folkloriques.
Hélàs. Quand une route comme celle entre Ampitatafika et Fenoarivo (à dix kilomètres de Manjakamiadana par la RN1) a pu être éclairée par une belle rangée de lampadaires solaires, mais que les accumu­lateurs sont déterrés ou que les lampes tombent en panne sans que personne s’en occupe, notre obscurité demeure à des années-lumière de la Formule 1. Quand encadrer un simple concert à Analamahitsy s’avère déjà problématique, les piétons qui encombrent la chaussée pouvant s’en prendre aux automobiles, dans une lutte des classes revisitée, une organisation aussi professionnelle que celle de la Formule 1 ne saurait s’accommoder de notre approximation congénitale. Quand un simple Code de la route semble si complexe à mettre basiquement en pratique au quotidien, le spectacle de Formule 1 fonçant, apparemment à tombeau ouvert, peut donner de mauvaises idées à des chauffards qui se prendraient pour des champions de la pôle-position.
Ne désespérons pas. Avant 2060, et le 450e anniversaire de la fondation d’Antana­narivo, et avant de convoquer l’architecte-designer des circuits de Formule 1, nous devrions avoir le temps de formater les mentalités.

Par Nasolo-Valiavo Andriamihaja