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Chronique

État-spectacle, rhétorique de théâtre, démocratie-cinéma

Mercredi soir, il y avait le derby de Londres : Chelsea vs. Arsenal. J’ai préféré regarder du foot plutôt que d’essayer de suivre le débat entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Même si, et je le réitère, la politique française m’est tellement plus lisible que la cacophonie à géométrie variable de la politique malgache.

Après les Coupes du monde de football de 1978 et 1982, j’avais retenu comme l’un de mes premiers «grands moments» de télévision, le face-à-face entre François Mitterrand et Jaques Chirac en 1988. Mon âge peut-être, l’époque sans doute, la carrure des deux hommes certainement, mais les confron­tations ultérieures allaient me paraître bien fades.

Certes, je n’avais pas vécu en direct les saillies mémorables du genre «Vous n’avez pas le monopole du coeur, Monsieur Mitterrand» ou «Entre-temps, vous êtes devenu l’homme du passif, Monsieur VGE», mais l’on chercherait en vain quelque chose d’approchant dont se souviendraient d’emblée «les enfants de la télé» dans cinquante ans.

À la différence de la «Commedia dell’arte», les acteurs politiques modernes improvisent à peine. Le moindre détail est millimétré, chaque geste calculé, la parole doublement pesée. Derrière chaque phrase, on devine le «dircom». Quand le coaching entre en loge, c’est l’authenticité qui sort du plateau.

Parce que le cash, fait peur. Le naturel, inquiète. Le parler vrai, pas politiquement correct. Il faut surtout édulcorer pour plaire à un peu tout le monde. À vouloir trop embrasser le suffrage universel, on étreint mal ses propres convictions.

Le lendemain de ce débat français, une sémiologue (mon vieux dictionnaire de 1998 me réoriente plutôt vers sémiotique : «étude des pratiques signifiantes, dans les divers domaines de la commu­nication»), Élodie Mielczareck fut l’invitée de RMC. Elle expliqua que, lors du débat entre Richard Nixon et JFK, en 1960, ceux qui avaient écouté la radio trouvèrent l’exposé de Nixon plus cohérent, tandis que ceux qui avaient regardé la télévision apprécièrent l’élégance et l’aisance de Kennedy. Sur quels critères finalement se jouait une élection dont l’enjeu était «la plus grande démocratie du monde».

Alors, parce que l’Amérique l’a inventé et que la France, notre «Étrangère intime» nous y aura familiarisé, la démocratie ne serait pleinement démocratique qu’une fois accompli ce rituel artificiel du «face-à-face». C’est dans ces moments que j’aime évoquer le général de Gaulle (oui, celui-là même du discours de Mahamasina le 22 août 1958) quand il parlait de son «équation personnelle» avec les Français. Avant ce fameux jour, quand «le premier des Français (devint) enfin le premier en France», le général de Gaulle n’avait pas non plus sacrifié son destin au show médiatique de «primaires».

J’ai grandi en science-politique à la lecture de «L’État-spectacle» de Roger-Gérard Schwartzenberg (1977). État-spectacle, rhétorique de théâtre, démocratie-cinéma. Et comme à la fin des films, cet avertissement dont personne ne tient compte : «Ceci est une oeuvre de fiction. Les personnages et les situations décrits sont purement imaginaires».

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