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En plein cœur d’Analakely : Une « mine d’or » à ciel ouvert

À Analakely, des démarcheurs informels collectent de l’or provenant de particuliers, mais aussi de collecteurs en provenance de tout le pays. Les marchandises qu’ils collectent alimentent le trafic illicite de cette ressource minière et favorisent les vols à la tire et les escroqueries.

Comme tous les jours, Ra-Hery et son épouse débarquent à Analakely, devant le lycée J.J. Rabearivelo dès 6 heures du matin. C’est sur ce parking devenu quartier général des démarcheurs d’or, que le couple donne rendez-vous à ses fournisseurs. Ces derniers peuvent être occasionnels, mais il y a aussi les habitués qui, après avoir collecté de
l’or sous différentes formes un peu partout, viennent le lui revendre.

« Misy volamena angaha any ? Mividy volamena aho ». « Vous avez de l’or ? J’en achète », signale le couple, de sa voiture, aux passants hésitants. « Les gens savent que nous sommes là et viennent vendre leurs marchandises, mais ils ne peuvent pas deviner qui sont les démarcheurs d’or », précise le démarcheur d’or.

Ce mercredi, c’est un jeune homme d’une trentaine d’années qui est venu approcher Ra-Hery pour vendre une bague. Celui-ci l’invite à entrer dans la voiture qui fait office d’échoppe, et commence la transaction. Il sort la balance pour peser le bijou, teste celui-ci avec quelques gouttes d’un produit conservé dans un petit flacon. « Trois grammes, dix-huit carats », conclut-il, avant de nous inviter à nous éloigner. Les marchandages vont commencer.
Quelques minutes plus tard, le jeune homme sort de la voiture et quitte le quartier au pas de course. Le démarcheur refusera de nous révéler à combien il a acheté la bague qu’il vient d’acquérir. « Généralement, en fonction de la qualité du bijou, nous proposons d’acheter le gramme entre 20 000 et 70 000 ariary », se contente-t-il de mentionner.

Lingots

Les démarcheurs d’Analakely achètent surtout des bijoux, mais des fournisseurs peuvent venir avec de l’or en
poudre ou en pépites. « Ces gens viennent des zones de production d’or, mais au lieu de vendre aux collecteurs qui
viennent jusqu’à eux, ils préfèrent nous voir parce que nous payons mieux », confie un autre démarcheur.

Auprès des autorités chargées de contrôler le secteur aurifère, aucune estimation ne peut être faite ni de la valeur ni du poids de l’or qui circule à Analakely. Ni Ra-Hery ni aucun de ses confrères interrogés ne donneront le nombre de personnes qui viennent les voir ou la quantité d’or qu’ils peuvent collecter. « Cela dépend des jours », lance Ra-Hery, en haussant les épaules. Il y a des jours sans, comme il peut y avoir des jours fastes. « Il peut arriver que des gens nous amènent 100 grammes, jusqu’à 500 grammes d’or », confie-t-il encore.

Dans ces cas-là, une somme conséquente, jusqu’à 35 millions d’ariary, est nécessaire pour effectuer l’achat, mais les démarcheurs affirment ne jamais être pris au dépourvu. Lorsque leurs provisions en espèces ne couvrent pas le coût total de la marchandise, ils font appel à des confrères également installés dans le coin pour acheter le produit en groupe. Ra-Hery se vante même de pouvoir « acheter jusqu’à 5 kilos d’or ». « Nous donnons alors un coup de fil au patron qui nous rachète l’or et il nous fait parvenir ce qu’il faut », s’enorgueillit-il.

Car l’or collecté à Analakely est ensuite revendu à un gros client, le « patron » qui le prend à un prix encore meilleur. « Nous transformons l’or que nous obtenons ici en lingot, puis le revendons jusqu’à 140 000 – 150 000 ariary le gramme », précise Louise, une autre démarcheuse.

C’est ce « patron » qui se charge ensuite d’écouler la marchandise sur le marché international. Faute de traçabilité, l’or collecté à Analakely a, pendant longtemps, alimenté une partie du trafic illicite de cette ressource minière du pays. Des mesures ont été prises, ces dernières années, pour contrôler l’exportation de l’or malgache, et la quantité d’or qui a réussi à passer entre les mailles du filet des autorités a diminué.

Droits

Pendant plusieurs années, alors que Madagascar déclare à peine quelques dizaines de kilos d’or à l’exportation, des pays comme les Émirats Arabes Unis en importent trois à quatre tonnes par an. Des améliorations ont été constatées ces dernières années, mais la question de la traçabilité de l’or collecté à Analakely continue de se poser. Et des kilos, à défaut d’être des tonnes, d’or tentent toujours de passer illicitement les frontières malgaches.

Au-delà du trafic illicite, la collecte d’or à Analakely favorise d’autres infractions, allant des vols à la tire et des escroqueries jusqu’à des crimes encore plus graves. « Tous les jours, une dizaine de personnes se plaignent d’avoir été victimes de voleurs de bijoux en or ou d’escrocs », raconte un responsable auprès du commissariat de police du premier arrondissement. Celui-ci pointe du doigt « les démarcheurs d’or qui ne demandent aucun document sur la provenance des marchandises qu’ils achètent, ce qui facilite la vente des bijoux volés ».

Pour les démarcheurs, ce qu’ils font n’ont rien d’illégal dans la mesure où « nous payons un droit de parking et un ticket pour travailler ici », Louise. Certains de ses confrères affirment même avoir une autorisation en bonne et due forme obtenue, il y a quelques années, et leur permettant d’exercer en toute légalité.

En 2017, les autorités avaient tenté de formaliser les démarcheurs d’or à Analakely en les encourageant à s’associer dans le cadre d’une coopérative et à payer aux impôts la somme de 500 000 ariary, mais le processus est, pour l’instant, suspendu. Considérés comme « collecteurs affiliés », ceux qui avaient accepté de s’enregistrer ont eu droit à ne payer que 100 000 ariary, à l’époque.

« Centraliser » l’exportation

Pour mieux contrôler l’exportation d’or, le gouvernement entend mettre en place une Centrale de l’or qui devrait être, selon Andry Rajoelina, alors qu’il était encore candidat à la présidence de la République, « la seule entité autorisée à exporter l’or de Madagascar ». Pour l’instant, la mise en place de la Centrale de l’or est en cours de réflexion et de consultation, mais rappelant les déclarations du Premier ministre lors de la présentation du programme de mise en œuvre de la Politique générale de l’État (PGE), une source auprès de l’ANOR indique que la structure devrait être en place d’ici la fin de 2019. La Centrale de l’or qui, selon cette source,
« canalisera en quelque sorte le flux d’or produit et commercialisé, et aidera ainsi à asseoir sa traçabilité », devrait également permettre à l’État malgache de se constituer une réserve d’or.

Pour collecter l’or en provenance des différentes zones de production, les autorités envisagent, ainsi que l’a encore annoncé le Premier ministre lors de son discours-programme, l’agrément de cinquante comptoirs de l’or, la formalisation de cinq cents collecteurs et de deux cent mille orpailleurs. Les chiffres actuels font état de cinq comptoirs commerciaux agréés, et de plus de cinq cent mille orpailleurs dont la plupart opèrent dans le secteur informel.

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