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Si précieuse politesse

La politesse est un gisement civique dont les ressources s’amenuisent dange­reusement. C’est une richesse en perdition en passe d’être réduite à sombrer dans quelques mémoires où elle rejoindra d’autres vestiges du temps passé dont ceux d’un possible âge d’or, cet univers spatio-temporel idyllique, qu’on situe dans un passé sublimé par les frustrations de l’époque contemporaine et qui peuple nos fantasmes de créatures martyrisées par la vie.

Une petite marque de politesse peut, aujourd’hui, devenir une madeleine de Proust, capable de téléporter notre esprit dans ce cadre magique révolu où les honorables sont respectés, les ainés priorisés dans les transports en commun, … Mais les occasions de surgissement de cet effet madeleine de Proust se font de plus en plus rares à mesure qu’avance inexorablement le temps et que continuent de tomber ses pluies qui érodent nos valeurs.

Symptomatique d’un tarissement continu du réservoir civique, chaque génération fait le deuil de valeurs piétinées par la suivante qui ne sait même plus dire « merci » et pour qui « bonjour » est un mot qui ne sort pas des bouches facilement, … Chaque ère, à en croire les textes nostalgiques de Régis Rajemisa Raolison, a été la scène de lamentations d’une frange d’aînés contempteurs de l’époque d’« incivisme » dans laquelle ils « pataugent » avec leurs enfants et petits-enfants. À chaque temps correspond un monde dans lequel peuvent surgir à tout moment les terrains où se livrent des batailles nourries par les conflits de générations.

Quelle époque n’a pas, un jour, aménagé les théâtres où retentissent les mêmes répliques intemporelles: « C’était mieux avant », « De notre temps, … », formules répétées des longues litanies au cours desquelles sont énumérées les valeurs perdues, mais pourtant précieuses, d’un code de politesse que la gomme temporelle a rendues obsolètes.

Donc, si aujourd’hui on peut légitime­ment déplorer une crise des bonnes manières, elle n’est pas à ses débuts mais son incoercible développement fait que chaque saut dans le temps est un coup de maillet de plus sur l’édifice de la politesse, fissuré à l’extrême et déjà fragilisé par ce long déclin entamé depuis un temps immémorial. Chaque acte de ce drame a toujours été vu comme le summum de l’incivisme, fort éloigné d’un temps ancien idéalisé.

Pour Emmanuel Levinas, la formule « Après vous. » peut résumer la morale. Car la politesse, du latin « politus » qui signifie lisse (d’où une idée de frottements mutuels, de vivre ensemble), peut étouffer l’égoïsme et la violence. Et pour l’égoïsme, le fléau à l’origine de beaucoup d’autres maux, ce déclin continu et incontrôlable des bonnes manières est une terre favo­rable à sa croissance.

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