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La France de la Culture versus la France du Fric

Sur le site tresor.economie.gouv.fr, le projet de téléphérique est censé assurer le «désenclavement des quartiers». Mais, citadelle naturelle, presqu’île granitique au milieu de sa mer de rizières, le site collinaire d’Antananarivo avait justement été choisi par ses fondateurs des XVIe -XVIIe siècles pour son enclavement. Et les deux accès historiques, déjà préfigurés au XIXème siècle, depuis Ambatonakanga et Ambatovinaky et vers Anjohy-Ambanidia, suffisent à desservir une colline qui n’a pas vocation à devenir aussi populaire ni surpeuplée qu’Anosy, Ampefiloha ou les 67 hectares. Ce serait le comble que, pour relier des quartiers polders volés aux rizières, il faille détruire l’Antananarivo historique et authentique.

On ne discute pas de la modernité ni de l’empreinte carbone du «câble», mais de l’incongruité de son inscription dans le paysage emblématique et historique de la Haute-Ville. On n’aurait pas autant contesté un projet qui desservirait Itaosy ou qui relierait Ambohidrapeto à Ambohijanahary.

On ne discute pas non plus le savoir-faire de Poma (conception et fourniture du système de transport par câble) ou de Colas (génie civil), si chaudement vantées par le ministre français Franck Riester : «Ce projet est une vitrine du savoir-faire français, un exemple éclatant de la capacité de nos entreprises à apporter des réponses concrètes aux enjeux de développement urbain. Poma, leader mondial dans le transport par câble, et Colas, solidement implantée à Madagascar, sauront mener à bien ce projet qui permettra à Tananarive de disposer d’un système de transport public innovant et respectueux de l’environnement».

Respectueux de l’environnement peut-être, mais certainement pas du patrimoine historique, Monsieur l’ancien Ministre de la Culture. Et si elles avaient été consultées plus en amont, les deux entreprises françaises auraient-elles techniquement choisi le tracé par Andohalo et Ambatondrafandrana/ Antsahatsiroa ?

Colas, qui pouvait s’enorgueillir de la reconstruction du palais de Manjakamiadana (malgré la maladresse presque insultante de cette immense banderole déployée sur la façade occidentale du palais, le 11 décembre 2019) accolera son nom à un projet qui défigure la Haute-Ville d’Antananarivo.

Le financement comporte un prêt direct du Trésor français mixé avec un crédit bancaire de la Société Générale. Et le Conseil des Ministres du 15 décembre 2021 avait adopté le «projet de loi autorisant la ratification de l’accord de financement, à titre de prêt, du projet de transport par câble à Antananarivo, conclu entre la République de Madagascar et le Gouvernement de la République française à travers Natixis et la Société Générale».

Ayant adhéré aux principes d’une banque responsable, Natixis a adopté une série d’ajustements dans ses choix de financement : exclusion des entreprises impliquées dans la production et le commerce de mines anti-personnelles, d’armes à sous-minutions, d’armes nucléaires, biologiques et chimiques; arrêt des financements de projets de charbon ; arrêt des financements de projets de pétrole issu des sables bitumeux; arrêt des financements de projets de pétrole et gaz de schiste; arrêt de financement de l’activité trade de pétrole équatorien; arrêt des financements de projets d’exploration et de production de pétrole en Arctique ; arrêt des financements accordés à l’industrie du tabac. Au nom «des impacts humains et environnementaux», un projet qui impacte lourdement l’identité historique d’une ville et met en péril l’intégrité de son socle granitique n’est-il pas aussi nocif que la destruction de l’Arctique par les explorations pétrolières ?

Quant à la banque Société Générale, depuis 2005, elle a créé «La Mission Histoire» avec l’objectif de faire vivre son riche patrimoine historique et de promouvoir la recherche scientifique en finançant des études universitaires ou en s’associant à des colloques, comme celui de mai 2019 sur le «patrimoine ferroviaire», en partenariat avec «Rail & Histoire». Une étude à titre conservatoire sur l’histoire de la Haute-Ville d’Antananarivo, et la dénaturation des lieux par ce projet de téléphérique, interpellerait certainement cette «Mission Histoire».

Un ancien de la «Coopération française», qui a fait «partie de l’aventure ZPPAUP (zone de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager)», espère que les consultations et révisions du projet permettent de ne pas provoquer des séquelles irrémédiables au patrimoine d’Antananarivo. Lui aussi a du mal à cerner la cohérence de l’appui bilatéral français.

2 commentaires

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  • Curieux commentaire à montrer du doigt celui qui prêt l’argent.

    Ne faut-il pas inverser la question ?

    Qui a demandé le financement de ce machin ?
    Celui qui a demandé de financer ce machin n’est il pas assez intelligent pour savoir ce qui est bien ou pas pour son pays?

    Par l’absurde, je serai tenté de penser que ce « bref » est une ironie en direction de ceux qui ont emprunté l’argent mais que
    n’osant pas froisser la susceptibilité ou provoquer l’ire de ces mendiants endémiques, l’auteur de l’article tape sur ceux qui ont donné l’argent.

    Cet article dit tout sur la santé de la liberté d’expression dans ce pays!

  • tout à fait en accord avec @Rakoto……
    c’est bien les gouvernants actuels qui ont sollicité des financements pour ce projet……..
    toujours accro du syndrôme du colonisé ou nostalgique de cette période ?je pose la question