Chronique

Toujours, l’éducation change le monde

La lente dégradation des conditions matérielles et intellectuelles de l’enseignement public malgache est une vérité de La Palisse. C’est ainsi, même si elle se défend de n’en faire qu’un «examen blanc», que la DINEC (direction nationale de l’enseignement catholique) a décidé d’établir un baccalauréat catholique national.
Concernant l’instruction publique, jamais «Exposé des motifs» ne m’a semblé aussi clair, sans ambiguïté, explicite, que ces instructions numéro 812 de Gallieni, en date du 20 juin 1903 : «L’assimilation d’un peuple annexé se fait beau moins par la loi, que la force impose au lendemain de la victoire, que par les moeurs, qui sont affaire de temps et de persuasion… Le progrès ne se produit pas d’ordinaire par à coups et l’un de nos plus essentiels devoirs est de ne rien précipiter, mais, au contraire, de suivre attentivement l’état d’esprit des populations et de s’inspirer des besoins du pays pour être à même, à tout moment, de prendre les mesures les plus propres à faciliter la marche en avant vers des institutions sans cesse perfectionnées… À l’heure actuelle, l’état social encore primitif de l’île, principalement dans les campagnes, et aussi les besoins matériels, encore très grands, impliquent pour un temps probablement assez long encore, la nécessité, dans les écoles de tous les degrés, d’attribuer une large part prépondérante à l’enseignement pratique et professionnel. Plus tard seulement, nous pourrons envisager l’éventualité d’une nouvelle transformation du peuple malgache, qui serait alors appelé de la pratique des métiers proprement dits à celle des arts, puis à celle des lettres et des sciences, manifestations plus élevées et plus spéculatives de la pensée humaine».
Pour mieux comprendre cette directive du général Gallieni, il n’est pas inutile d’en situer le contexte historique. Et remarquer surtout le souci premier qu’eut le nouveau Gouverneur Général d’investir dans la formation et l’éducation.
30 septembre 1895 : capitulation
6 août 1896 : annexion
16 septembre 1896 : arrivée du général Gallieni à Antananarivo
28 septembre 1896 : transmission des pouvoirs à Gallieni
3 décembre 1896 : Gallieni visite le Collège jésuite Saint-Michel
11 décembre 1896 : officialisation de l’École de Médecine de Tananarive
2 janvier 1897 : création de l’école administrative Le Myre de Vilers
28 février 1897 : exil de Ranavalona III
23 janvier 1902 : fondation de l’Académie Malgache
3 janvier 1903 : Gallieni visite l’École Normale protestante de Mahazoarivo
En France, la loi du 21 décembre 1880, dite Camille Sée, sur l’enseignement secondaire des jeunes filles avait un objectif clair : instruire les futures mères, les maîtresses de maisons, les épouses, pour qu’elles contribuent à l’enracinement de la «philosophie républicaine» dans les foyers. Au programme : Enseignement moral. La langue française, la lecture à haute voix et au moins une langue vivante. Les littératures anciennes et modernes. La géographie et la cosmographie. L’histoire nationale et un aperçu de l’histoire générale. L’arithmétique, les éléments de la géométrie, de la chimie, de la physique et de l’histoire naturelle. L’hygiène. L’économie domestique. Les travaux à l’aiguille. Des notions de droit usuel. Le dessin. La musique. La gymnastique.

La loi dite Jules Ferry du 28 mars 1882 rendait l’école primaire obligatoire en France, avec cette liste indicative d’enseignements : L’instruction morale et civique. La lecture et l’écriture. La langue et les éléments de la littérature française. La géographie, particulièrement celle de la France. L’histoire, particulièrement celle de la France. Quelques leçons usuelles de droit et d’économie politique. Les éléments des sciences naturelles physiques et mathématiques, leurs applications à l’agriculture, à l’hygiène, aux arts industriels, travaux manuels et usage des outils des principaux métiers. Les éléments du dessin, du modelage et de la musique. La gymnastique. Pour les filles, les travaux à l’aiguille.
Rien de bien révolutionnaire, que de la cohérence dans l’édification de l’homme nouveau républicain cher à la Troisième République française. Afin de ne pas croire que la France républicaine a tout inventé à Madagascar, notons qu’avant l’adoption du système scolaire français, on comptait 120.000 élèves dans le Royaume : 55.000 chez la LMS (London Missionary Society), 28.000 chez les Jésuites et les Catholiques, 37.000 chez les Luthériens norvégiens.

À la rentrée du 4 octobre 1898, et à l’usage des premiers élèves malgaches, le Collège jésuite de Saint-Michel, dispensait : Version, Thème, Français, Arithmétique, Catéchisme, Sciences, Géographie, Musique et Dessin. Les élèves européens suivaient en sus des cours de Classique, d’Histoire-géographie, de Botanique et d’Anglais.
En 1903, à l’École normale de la MPF (Mission Protestante Française), enseignement du français, du calcul, du solfège, cours de dessin et de modelage «avec une méthode essentiellement pratique». Et soins assidus apportés à l’enseignement professionnel : autant de temps aux ateliers qu’aux travaux agricoles.

En tenant compte des acquis intellectuels d’avant 1896, et malgré la volonté politique défavorable à un enseignement général classique, dit «spéculatif», Madagascar avait là une base saine qui n’accusait pas un retard abyssal sur les connaissances de la «Métropole». Cent vingt ans plus tard, cependant, la désaffection envers l’école publique malgache laisse penser que nous avons oublié d’ajuster au service d’un objectif clair et d’actualiser aux impératifs de notre temps, l’esprit des directives d’un Gouverneur Général plus souvent primairement honni qu’objectivement analysé.

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