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Editorial Opinions

Presseticide

Les journalistes sont les seuls à pouvoir manifester dans la rue sans autorisation, sans que l’Emmoreg ait besoin de les disperser à coup de bombes lacrymogènes. C’était encore le cas, vendredi, où ils ont pu entrer librement dans la cour de l’Assemblée nationale à Tsimbazaza pour demander une audience auprès du président de cette institution. L’objectif était de convaincre les députés de ne pas adopter le code de la communication qui comprend des articles funestes pour la presse et les médias. Eh oui, contre les journalistes gênants et «fouille-merdes», l’État a fait la découverte d’un nouveau produit terriblement efficace sans avoir besoin de recourir à des interventions musclées qui lui donnent l’image d’un pouvoir totalitaire. Il s’agit, on l’aura deviné, d’un produit de la même lignée que les pesticides à cette nuance que ce n’est pas un pulvérisateur même s’il peut propulser les journalistes en prison.
La presseticide est un ensemble d’articles contenus dans un code qui est tout sauf un press code. On a mis plus d’une décennie pour le concevoir à travers plusieurs ateliers menés par le Pnud et l’ensemble des acteurs concernés. La version finale a été remise au gouvernement pour qu’il le transmette au Parlement pour adoption. L’Exécutif a procédé à un nouvel examen et a même fait appel à des experts étrangers en communication pour le toiletter ou plutôt le noircir d’articles particulièrement lugubres et qui réduisent à néant la marge de manœuvre d’un journaliste dans la recherche, le traitement et la diffusion d’une information. À moins d’avoir l’avis de Dieu ou du Saint esprit s’ils daignent répondre au téléphone. Le fait est que l’absence d’un porte-parole officiel au sein des institutions empêche les journalistes d’avoir une version officielle .
Pour tout résumer, la presse doit se contenter d’un communiqué officiel et n’a pas plus le droit de recouper une information ni de donner une version équilibrée ou contradictoire. On dirait un pays dirigé par Kim Jaong Il.
Si jamais ce code était adopté, ce qui semble être plus qu’une certitude , les journaux et les stations de radio et  les chaînes de télé privées pourraient disparaître les uns après les autres . Il ne restera que les titres équivalents de La Pravda ne diffusant que la voix de son maître et résistant à la presseticide . C’est visiblement l’objectif à plus ou moins long terme des articles de ce code pour avoir la voie libre vers un second mandat en 2018.
Il faut le dire, certaines exagérations de la presse ,certains excès de zèle et d’engagement ou de militantisme de journalistes au détriment de la famille présidentielle et de son entourage ainsi que vis-à -vis des institutions qui sont ce qu’elles sont , ont poussé l’État à trouver un bouclier légal pour s’en protéger. N’importe quel Président aurait agi de la sorte face au harcèlement dont il fait l’objet même s’il l’aura mérité.
On ne demande pas une immunité totale des journalistes. Ce sont des justiciables comme tous les citoyens déjà soumis aux dispositions du code pénal. Mais quand les peines pour un délit de presse telles qu’elles sont stipulées par ce code, sont nettement plus sévères  que celles d’un viol de mineur ou d’un trafic de tortues ou de bois de rose, on se demande si les journalistes ne sont pas les plus dangereux des criminels. C’est peut-être vrai sinon Ratsiraka n’aurait pas instauré la censure et inventé que quelqu’un voulait l’assassiner avec un stylo pistolet.
Reste à savoir la conformité de ce code avec la Constitution. Quand celle-ci garantit le droit à l’information à tous les citoyens, la liberté d’expression, la liberté de la presse, la liberté de réunion et que certains articles les limitent ou annihilent purement et simple­ment, on a du mal à trouver une cohérence entre les deux textes. La balle est donc dans le camp de la Haute Cour Constitutionnelle dont le président est un ancien journaliste qui aura le dernier mot. En attendant, il faut profiter des derniers instants pour dire la vérité bio, sans presseticide.

Sylvain Ranjalahy