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Courrier des lecteurs Opinions

La chute de la Ière République

À la veille de la célébration de la fête nationale, souvenons-nous du Père de l’indépendance, le Président Philibert Tsira­nana. Un Président simple, chaleureux, estimé par la majorité des malgaches et soutenu par la France, mais qui a été forcé de quitter subitement le pouvoir en mai 1972. Diminué par sa maladie, il était tenu à l’écart des vrais problèmes du pays par les intrigues de son entourage obséquieux. Alors que l’atmosphère qui prévalait montrait un État fébrile, le contrôle des réalités échappait au président de la République en même temps chef du gouvernement.
Il y avait, pourtant, des signes annonciateurs d’une fin de règne. La première manifestation en a été le vide du pouvoir physiquement. Le chef de l’État avait eu une attaque d’hémiplégie à Yaoundé en janvier 1970, où il participait à la conférence de l’OCAM. Hospitalisé à Paris, il n’a regagné le pays que le 24 avril 1970. Le vide politique s’était également traduit par la guerre de succession entre les barons du parti PSD. Celui-ci représentait moins une organisation politique qu’un instrument du pouvoir à la fois administration parallèle, police politique et passage obligé pour faire carrière et bénéficier des avantages du pouvoir.
Cependant, dans ce contexte d’un État malade, des revendications surgissaient de partout. Mais faute de dialogue et de concertation, Mai 72 a radicalisé les manifestations de rue, transformées en mouvements violents. Il y eut des arrestations, des fusillades, des blessés et des morts. Le
8 mai à Ambalavao, Modeste Randria­narisoa, 17 ans, leader du mouvement scolaire, a trouvé la mort, première victime de la répression. Le samedi 13 mai à Antanana­rivo, selon la version officielle, il y eut 26 morts dont 19 manifestants et 7 Forces Républicaines de Sécurité (FRS). Le lundi 15 mai, 8 morts dont 5 manifestants et
3 FRS.
On peut se demander si le mouvement de mai 72 a été sciemment mené vers la violence. Car rien, ni dans les tracts ni dans les dispositions des manifestants, ne laissait entrevoir quelque volonté que ce soit d’utiliser la force. Le 13 mai 1972, les manifestants se trouvaient sur la place de l’Indé­pendance les mains nues. De leur côté, la violence n’était pas préméditée, alors que les forces de sécurité ont tiré sur des manifestants sans défense. En réponse à la répression, le mouvement a tourné à la violence. L’excès de zèle des forces de l’ordre a provoqué l’extension des réactions de colère. Il a uni les jeunes, les étudiants, les parents, les travailleurs, les chômeurs et même des étrangers dans un sentiment d’indignation, puis dans une poussée irrésistible vers le changement.
La violence était à la fois le moyen d’introduire des problèmes nouveaux et de liquider les anciens. Il ne s’agissait plus de formation des étudiants de médecine, ni des concours d’entrée en sixième ou en seconde… Les nouveaux problèmes étaient ceux de l’arbitraire du pouvoir et de la nécessité de changer le régime. Par la violence atroce du pouvoir, Mai 72 a détruit le mythe d’une société du fihavanana. Le fanjakàna ray amandreny ( le pouvoir paternel et maternel) n’a pas hésité à faire tirer sur ses enfants quand il a senti son pouvoir menacé. La violence a créé la rupture, la rupture a mobilisé, et la mobilisation a engendré l’union dans l’action des éléments divers et divergents. Ce vaste courant unitaire a fait tomber la Ière République.
La IIe et la IIIe Républiques sont tombées de la même manière par la rue en 1991 et 2009. Mada­gascar ne peut plus continuer avec une telle instabilité s’il veut lutter réellement contre la pauvreté et avancer. Il est donc temps, pour le pouvoir, les forces armées, les dirigeants politiques et syndicaux, les groupements patronaux, les leaders d’opinion, les chefs religieux, les chefs traditionnels, les enseignants, les journalistes, les artistes, les organisations de la société civile et les citoyens malgaches, il est temps de forger une nouvelle culture de paix qui permette aux manifestations de rue de se dérouler librement sans aller jusqu’à renverser le régime en place. C’est un processus long et complexe qui n’est possible qu’en privilégiant au préalable, l’écoute, l’apaisement, l’obéissance à la loi et le dialogue, dans le respect mutuel.

André Rasolo