Chronique

Chronique de VANF : Un musée privé qui peut faire monde

Copocléphile. C’est le mot pour un collectionneur de porte-clés. Quand on s’attend à voir du Ramanakamonjy, on ne peut qu’être surpris par cet accueil plutôt «industriel». Le contre-pied «moderne» se poursuit en haut du palier : «Mais, que fait une baignoire dans un musée ?» C’est que ce n’est pas n’importe quelle baignoire mais bien une Putman, le catalogue Andrée Putman (1925-2013), ouvert à la bonne page de la baignoire-boule, faisant foi. Cette salle peut désorienter le visiteur. Mais, c’est un parti-pris artistique. D’ailleurs, Nicole Rabetafika promet que «ça va monter en puissance».

Dès lors, on entre dans un tourbillon, étourdi par la proximité presque oppressante des 350 tableaux annoncés (je n’ai pas compté) aussi bien qu’entraîné dans la farandole des mots d’une maîtresse de maison volubile. Là, sa collection des timbres du premier jour : celui du Sarimanok, lancé donc le 15 avril 1987, cette grande pirogue indonésienne construite selon le modèle gravé dans la pierre de Borobudur pour reconstituer le voyage depuis l’Asie du Sud-Est jusqu’à Madagascar. Ici, les miniatures de Randrianaina Andrianaivo-Mahenina : des scènes malgaches classiques, finement dessinées. Plus loin, les 118 planches originales d’Albert Ramanda (1902-1959) qui illustrent le manuel «Joies et Travaux de l’île heureuse», lectures élémentaires proposées par René Carle aux écoles de Madagascar en 1952. Le livre est lui-même collector.

Quatre-vingt tableaux dans la première salle, quatre-vingt trois dans la seconde, (que) cinquante dans la pièce suivante : le visiteur sait déjà qu’il n’aura pas le temps de tout voir. Heureusement que tous les goûts sont dans la nature ce qui permet à chacun de dresser sa propre shopping-list : bien sûr, et tant qu’à faire, autant ne pas rater les Ralambo Émile (1879-1963), Ratovo Henri (1881-1929), Ramanankamonjy Joseph (1885-1986), Rambinintsoa Jean (1899-1986), Razanamaniraka Georges (1900-1944), Ramanda Albert (1901-1959), Rajohnson Louis (1910-….), Raparivo Roland (1934-2019), Razanatefy Jean-Michel (1935-2016)…Louis Jean Loye, Randrianohanana William, Jean-Yves Chen, Gianelli, Mialy Randriankoto : soixante-quinze artistes…

Vous aurez noté que, les peintres sont «vouvoyés» par leur nom de famille. Sauf Côcô (Rabesahala), dont le plus beau tableau n’a pas quitté la maison pour se joindre au musée ; ou Rado (Andriamanantena Georges) que, après la pyrogravure, sans oublier la ciselure des mots, je découvre aussi délicatement talentueux en gravure sur verre.
Il faut entendre Nicole Rabetafika, intarissable, parler de son oeuvre : un gros travail solitaire de deux ans pour créer un local, fouiller dans sa collection, donner une cohérence à cet ensemble. Elle est fière d’avoir réuni en cet endroit tous les matériaux d’art : corne, écaille, ivoire, bois, métal, pierre, cuir, soie, coton, croco. Une série de céramiques par Rajeriarisoa.

Dans une penderie, un lamba brodé : l’oeuvre de Ramboahangimalala Rabetafika Hélène, tisseuse de son état, et belle-mère de Nicole née Raharinosy qui aura mis des années, mais le temps nécessaire, à trouver le même talent chez un autre artisan auquel elle a commandé la réplique exacte de ce souvenir de famille. Comparaison visuellement probante. Dans une vitrine, un «fehikibo tsanganolona», du nom de cette pièce de monnaie française figurant trois personnages debout.

Quatre-vingt sculptures se retrouvent également ici. Une statuette représentant la Reine Ranavalona, joliment réussie par Ravoajanahary Jean-Baptiste d’après un tableau qui orne abondamment les manuels d’histoire : sauf que celle qu’on appelait «Mavo», de teint clair, est ici taillée dans la masse d’un bois d’ébène. Jolie prouesse également que ce guerrier et sa lance sculpté à même une branche de palissandre.

Marcel Razanakotoarison, que je retrouverai à plusieurs reprises au cours de la visite, a réussi un portrait très ressemblant de l’ami «J-L-R». Nicole consacre d’ailleurs un espace à chacun des trois hommes de sa vie : son père, dont le bon sang artistique ne saurait mentir ; son mari, qu’elle connut lieutenant fraîchement émoulu de Saint-Cyr ; son fils unique, parti trop tôt.

Avant de partir, un effort sur soi-même, à récapituler ses coups de coeur. Le «trano ntaolo» de Raparivo Andriantiana. Trois tableaux de Rakotomanana Georges : une ruelle de l’Ambohimanarina ancien ; un étal de paniers, soubiques, chapeaux de paille sur l’esplanade de ce qui fut le Zoma à Analakely ; et cette composition d’une scène paysanne, tellement classique, toujours indémodable. Un dernier pour la route avec ce tableau de Pierrot Men : le cadre oublié d’une ancienne fenêtre ouvre une lucarne inattendue et la vie derrière le mur aveugle s’affiche sur petit écran.

Nicole Rabetafika avait créé sa galerie d’art, Mboahangy, voilà cinquante ans. La collectionneuse pathologique semble s’être posée et fait profiter, sur rendez-vous, de ses trouvailles. Jours Richelieu, jours norvégiens, jours réunionnais : c’est de la broderie. On apprend tous les jours. Ici, on apprend jusqu’après la signature du Livre d’Or.

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