Chronique

L’urbanisme, une chose trop sérieuse…

On ne demande pas aux présidents de la République d’être urbanistes, mais les urbanistes et aménageurs du territoire n’ont pas le droit de les induire en erreur. Derrière le «zava-bita» qu’on inaugure avec co-voiturage gouvernemental et diplomatique, il faut leur montrer l’envers du décor de précédents grands travaux. On ne fait pas une omelette sans casser des oeufs, me dira-t-on encore, mais cette boutade est une solution de facilité, voire de lâcheté intellectuelle.

À l’époque du général Gallieni, les études d’impact environnemental n’existaient pas encore. Encore que si elles avaient existé, la toute puissance proconsulaire d’un Gouverneur Général les aurait balayées d’un revers négligent de la même main qui signa l’ârreté d’abolition de la monarchie et de l’exil de la Reine Ranavalona III, en 1897.

Mes Chroniques successives signent leur auteur proto-historique ultra-conservateur en voie de disparition : «La route avance (certes), la nature recule (trop)» (13.08.2018) ; «Un ouvrage d’art pour sauver le Laniera» (22.04.2016) ; «Adieu, Laniera» (26.03.2016).

Je ne suis pas non plus urbaniste, mais la passion pour l’histoire de mon terroir «colline au milieu des rizières» m’aura aiguillonné vers des lectures qui, si elles trop embrassent depuis le tandem Napoléon III-Haussmann jusqu’à l’exploit chinois d’ingénierie qu’est le HZMB (pour Hong Kong, Zuhai, Macao, Bridge), le plus long pont maritime au monde avec ses 55 kilomètres, n’en ont pas moins étreint de futurs problèmes devenus depuis actualité.

Une revue conservée depuis des années et qui semblait attendre son heure (L’Express numéro 2126 du 2 au 8 août 1992 : Comment en trente ans la vie quotidienne des Français a changé), soixante pages spéciales «C’était hier…», un nom cité dans un article, celui de Michel Fleury, et une découverte : celle des invectives de cet ancien président de la Commission du Vieux-Paris, contre «les bâtisseurs cupides et les urbanistes ignares».

Michel Fleury (1923-2002), historien, n’était pas non plus urbaniste. Le baron Haussmann (1809-1891), haut fonctionnaire du corps préfectoral, n’était pas urbaniste. À croire que l’urbanisme est une chose trop sérieuse pour être laissée aux mains des seuls urbanistes.

Avant de futurs grands travaux, surtout ceux titanesques d’une Nouvelle Ville, le Président de la République devrait voir les dégâts des précédents travaux. Les automobilistes pressés s’impatientent que soit enfin achevée cette rocade Village de la FrancophonieAndriantany-Ambohidratrimo, mais personne ne voit ces nouvelles falaises abandonnées aux intempéries et à l’érosion qu’est devenu le flanc occidental d’Ambohidratrimo, une des douze collines sacrées de l’Imerina. L’État malgache était pressé que l’autoroute de la Francophonie soit carrossable à temps pour le Sommet, mais personne n’a regardé au pied d’Ambohidava cette fosse béante digne du canyon d’Ankarokaroka au parc d’Ankarafantsika ou des Tsingy rouges de Diégo-Suarez, à cette différence qu’ici, la main de l’homme n’a jamais eu l’adresse incomparable de la nature. Ici, c’était le fief d’Andriamambavola, rallié à Ranavalona 1ère en 1828 pour venger l’exil et l’assassinat à l’île Maurice de son fils Ratsitatanina. C’est ici qu’on a prélevé la terre des formidables remblais déversés dans le Laniera. Alors, certes, le by-pass met Ambohimangakely à une poussée de turbo d’Iavoloha, mais qui se souvient du lac de Dorodosy dont les eaux affleurent encore parfois, et qui est allé voir derrière les lotissements Raspoutine, toutes ces collines écrêtées. Le Président devrait aller voir.

«La route avance (certes), la nature recule (trop)», Chronique VANF 13.08.2018 : Les remblais sont interdits pour assurer la libre circulation de l’eau qui menace chaque été pluvial d’inonder les parties polders d’Antananarivo. Pourtant, avec les actuels grands travaux, l’État malgache lui-même devient le plus grand remblayeur du pays : on rase des collines pour en arracher la terre, et on en remblaie d’anciens lacs (celui de Dorodosy à Imerimanjaka, par exemple). Double peine écologique et paysager.

Les Chinois, nos partenaires réguliers dans les grands travaux publics, ont suffisamment fait la preuve de leur puissance financière et de leur formidable technique (l’émission «Mégastructures» sur National Geographic est une source d’inspiration), pour que nous puissions leur faire confiance à nous proposer l’alternative de rocades sur pilotis : on sauverait les rizières, l’eau suivrait son cours naturel, poissons et grenouilles survivraient, les oiseaux continueraient de nidifier sur des îlots, et ce corridor aquatique assurerait une humidité salutaire que ne donnera certainement jamais le plus beau bitume.

«Un ouvrage d’art pour sauver le Laniera», Chronique VANF 22.04.2016 : Benito Mussolini a lancé l’autostrada, Adolf Hitler a revendiqué les autobahns imaginés bien avant son arrivée au pouvoir: mais, je ne suis pas du genre d’Humanité à s’enorgueillir qu’un ruban d’asphalte supplante les rizières nourricières et que des remblais étouffent un lac. Je préfère les routes qui sinuent paresseusement jusqu’à un belvédère qui embrasse large et loin. J’aime que des montées succèdent à des descentes selon les caprices du relief. Je me résigne que la route épouse les courbes de la nature pour que des virages ménagent la surprise d’un panorama inédit. Définitivement, les petits plaisirs de la balade par les nationales que la transhumance d’un troupeau par les voies rectilignes anonymes.

«Adieu, Laniera», Chronique VANF 26.03.2016 : Je m’inquiète de l’effet d’entraînement de cette autoroute : des stations-services vont l’accompagner, et que vont devenir les rejets d’hydrocarbures ? Ne nous leurrons pas, cette autoroute ne fera pas que passer : elle amènera un grouillement de vie, une humanité féconde, avec des besoins toujours plus envahissants.

Certes, Antananarivo ne peut pas rester figé dans une nostalgie contemplative. Mais, on aurait pu ne pas agir dans la précipitation d’un Sommet international. La génération de nos arrière-grands-parents avaitelle assisté avec effroi à l’implantation dans la plaine du Betsimitatatra de ce chemin de fer dont la gare de Soarano avait été inaugurée en 1910 ? Le Plan Geo Cassaigne (1922) avait ensuite aménagé Analakely et Tsaralalàna. Le Plan Dorian et Razafy-Andriamihaingo (1954) a entraîné la construction dans la plaine des lotissements d’Ampefiloha et des 67.

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