Une contrée malaisée ou facile à soumettre dans le Sud ?


Le ministre français Colbert donne six semaines à l’amiral De La Haye pour répondre au questionnaire qu’il lui a donné sur l’état des lieux à Fort-Dauphin. L’envoyé du roi est chargé de diriger l’« Escadre de Perse ». Il est également nommé gouverneur et lieutenant-général pour le Roy en l’Ile Dauphine. Cependant, l’amiral à la tête de la flotte séjourne pendant huit mois et demi dans la région de l’océan Indien, du 23 novembre 1670 au 11 aout 1671, dont une visite de plus de deux mois à l’ile Bourbon. Dans son enquête, il est aidé des vieux colons et du gouverneur de Fort-Dauphin, à l’époque De Champmargou. En quittant la Grande ile, « après avoir commis plus d’une faute », précise Henri Froidevaux, il emporte une impression défavorable qui se voit dans le « Journal du Voyage des Grandes Indes », rédigé par l’un de ses compagnons de voyage. Celui-ci ne cesse, en décrivant la Grande ile, de critiquer les affirmations de Flacourt qui a dépeint la contrée comme « une terre riche, saine, propice à l’établissement des Européens ». Cette mauvaise impression se manifeste aussi dans un petit Mémoire inédit, daté du 1er aout 1671, relatif à Madagascar. C’est De La Haye lui-même qui l’écrit, à la fin du second séjour de l’escadre française dans le Sud de l’ile. Dans cet ouvrage, il présente aussi le pays d’Anosy, près de Fort-Dauphin, Ambolo et autres lieux voisins, d’être si fertiles qu’il n’est point besoin d’y cultiver la terre « pour récolter des fruits, des herbes et des racines dont les Noirs se nourrissent et leurs bestiaux ». Mais son ton change quand il commence à critiquer la population locale qu’il accuse d’être « si paresseuse qu’elle aime mieux endurer souvent la faim que de travailler. Et les moins paresseux plantent du riz dans des lieux humides après avoir passé leurs vaches dedans plusieurs fois, sans autres labeurs ». Le Mémoire continue sur ce ton en abordant le climat, « l’air infect», pendant les grosses chaleurs, de décembre à mars, et qui s’accompagnent « de fortes maladies dont l’on a très grande peine à revenir ». Plusieurs habitants en meurent tous les ans, même parmi les populations autochtones. Aussi la terre est-elle peu peuplée et est-elle difficile à entretenir pour les Français. « Les Noirs sont assez adroits et fins, mais point de sûreté. Dès qu’ils sont bien, ils deviennent infidèles, traitres et cruels, et n’ont point de foi entre eux. Aussi ne se fient-ils pas les uns aux autres. Peu de choses les épouvantent et ils ne se rassurent que très difficilement. » Dans le même ordre d’idées, De La Haye indique que les habitants de Fort-Dauphin quittent facilement leurs terres pour devenir des bandits qui sévissent dans les montagnes où ils s’assemblent et d’où ils mènent des razzias dans les villages et fermes isolés. Le « gouverneur et lieutenant-général pour le Roy en Ile Dauphine et dans toutes les Indes » propose d’y établir un bon nombre de Français, soldats et laboureurs, pour faire du Sud-Est malgache « un bon pays ». Mais la période de décembre à mars est très dangereuse à cause des tempêtes qui font courir des risques aux vaisseaux s’ils tentent d’aborder la côte. Ainsi, « il faudrait tous les ans envoyer d’autres Français pour remplacer les morts » ! Un bon point pourtant : « Ce pays n’est pas malaisé à soumettre. Le port est bon dans le beau temps » c’est-à-dire entre mars et décembre. Quoi qu’il en soit, De La Haye finira par suggérer de s’implanter à Bourbon qui est « très sain, très fertile et nous avons peu d’aussi bonnes terres en France ». De plus, les animaux sauvages comestibles (cochons, cabris, taureaux, vaches) y sont en abondance. Presque toutes les rades autour de l’ile sont bonnes, particulièrement celle de Saint-Denis au Nord, sauf durant la saison des cyclones tropicaux. Ainsi, il est possible de créer de « bons magasins » à Bourbon, pour y mettre des hommes et s’y fortifier. « Tout y peuplerait et quand arrivent les bonnes saisons, l’on en pourrait tirer tous les avantages sans exception que l’on trouverait en France ». De La Haye cite, en particulier, les grains, les chanvres pour obtenir du fil, les vivres, le fer… Enfin, selon l’auteur du Mémoire, Bourbon « qui n’a pas de port » a l’avantage d’être proche de l’ile Sainte-Marie et de la baie d’Antongil, dont les ports peuvent lui rendre service.
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