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Monde : Il était une fois la France-Afrique

Le président François Mitterand ( à dr.) et le Premier ministre Jacques Chirac  à la cérémonie d’ouverture du 13e  Sommet annuel France-Afrique à Lomé, le 14 novembre 1986. 

Dans le numéro 1796 de juin 1995 de Jeune Afrique, Hugo Sala s’interrogeait sur ce que serait la nouvelle politique de Jacques Chirac face à une Afrique qui a bien changé depuis 1981. « Il ne pourra pas ignorer que le lien entre immigration et coopération pèsera de plus en plus lourd, et que la crise de l’emploi en France rendra de plus en plus incontournable de justifier les 50 milliards de francs annuels d’aide publique aux pays du Tiers Monde. » Retour sur image.

De 19 milliards en 1981, l’aide publique française au développement est passée à plus de 50 milliards en 1995. En 1981, l’Afrique au Sud du Sahara recevait 48,7% de l’aide publique bilatérale. En 1993, elle dépassait les 50%. Près de 80% de cette aide bilatérale allaient aux pays du « champ », le célèbre pré-carré. Cette tendance a été accentuée par les mesures d’aide accordée à l’occasion de la dévaluation du Franc CFA. À son avènement, Jacques Chirac s’est clairement prononcé en faveur du maintien de la priorité africaine et a souligné la préférence qu’il donnait à une aide bilatérale forte. La politique française était dans une parfaite continuité.

Il n’en était pas moins vrai que cette aide bilatérale subissait la montée en puissance, en termes d’influence, du Fonds monétaire (FMI), de la Banque Mondiale et de l’Union Européenne. Or on sait que, dans l’ensemble, ces institutions multilatérales, qui imposent de plus en plus leurs critères et leurs conditions à l’ensemble de la communauté des bailleurs de fonds, n’ont pas, vis-à-vis de l’Afrique, le même état d’esprit forgé par une longue histoire commune que la France. Et même si Chirac était déterminé à maintenir la priorité africaine, il était désormais nécessaire de préciser plus clairement l’articulation entre la politique française de coopération et les orientations des institutions financières.

Idéal démocratique
Qu’en était-il de l’impact des exigences de démocratisation sur la coopération ? Même si l’idéal démocratique était bien présent, il n’a pas abouti à l’instauration d’une conditionnalité politique qui, compte tenu de la nature des liens entre la France et l’Afrique, aurait abouti, si elle était appliquée stricto sensu, à un quasi-renoncement à toute politique d’influence sur le continent. Les présidents français, Chirac autant que Mitterrand, se devaient donc de faire preuve d’une capacité d’adaptation en refusant toute forme de conditionnalité politique contraignante.

Des chefs d’État africains au 6e Sommet de la Francophonie à Cotonou, le 2 décembre 1995, avec le président Jacques Chirac (au fond).

Une autre question qui avait son importance dans les rouages de la France-Afrique, concernait l’existence même du ministère de la Coopération, son autonomie, son champ d’action. Les partis de gauche ont toujours été favorables à sa suppression pure et simple, mais François Mitterrand s’est toujours gardé de trancher cette délicate question. Du temps de sa présence à la Primature, Alain Juppé a maintenu la Coopération, mais en la rattachant aux Affaires étrangères. Il élargit également le champ de ses compétences aux quelque soixante dix pays d’Afrique, des Caraïbes, et du Pacifique, signataires des Accords de Lomé. Juppé voulait manifestement moderniser la politique africaine de la France, sans pour autant léser les partenaires traditionnels.

En s’approchant de la fin de son mandat, un mot revenait sur les lèvres pour qualifier le crépuscule du chiraquisme : celui de pourrissement, pour des raisons franco-françaises. Après le fiasco du referendum sur l’Europe, la crise des banlieues, et surtout l’affaire Clearstream dans laquelle un mystérieux corbeau accusait des personnalités françaises de posséder des comptes à l’étranger par le truchement de la Société luxembourgeoise, le Président et son Premier ministre étaient précipités dans les abîmes des sondages. Et le lion tira sa révérence sans un dernier rugissement qui aurait fait du Sommet franco-africain de Cannes un grand évènement. Entretemps la Guinée s’enfonçait dans l’incertitude, en Côte d’Ivoire Laurent Gbagbo et Guillaume Soro poursuivaient leur dialogue de sourds, rien n’avait changé dans un Darfour dont Jacques Chirac aurait voulu faire une priorité. Quant au Burkinabe Blaise Compaoré, il se faisait une raison : « Le départ de Chirac ne changera rien car l’Afrique a tissé des liens très forts avec la France. » Hugo Sala n’avait peut-être pas tout à fait tort d’avoir donné à ses réflexions un titre prémonitoire : « France-Afrique, tout changer pour que tout demeure ».