Chronique

Le «vieux couple» France-Madagascar

Ce 14 juillet 2019 était étonnamment doux quand on se souvient s’être engoncé dans des manteaux et autres pardessus certains hivers d’avant. Changement climatique qui a dissipé le frimas dont auraient pu s’ombrager les relations entre la France et Madagascar sur la question susceptible des îles éparses.
Sur ce sujet, le Ministre malgache a tenu à clarifier les choses : « Si aujourd’hui, le Président de la République doit traiter le sujet, c’est bien que nous sommes encore en situation d’échec et que nous devons tous faire preuve d’humilité». Et que, même si les opinions publiques respectives devaient s’emparer du sujet, «qu’on se le dise : la décision est et restera politique».
Ce qui devait être «mifamarafara» étant posé, l’Ambassadeur de France et le Ministre malgache des Affaires étrangères pouvaient, de concert, protester de mots d’amitié, de fraternité et de solidarité. Un moment, j’étais tenté de demander lesquelles de valeurs nos deux pays ont en commun : Celles du 14 juillet 1789, avec l’assassinat sordide du gouverneur de la Bastille et de ses hommes qui pourtant déposaient les armes ? Celles du 14 juillet 1790, Fête de la Fédération, avec la participation du Roi et de la Reine en apothéose de la monarchie constitutionnelle ? Celles du 14 juillet 1880, par la volonté d’une Troisième République réhabilitant les symboles de la Révolution et qui fera adopter le train de lois, dont la première libéralisa l’ouverture des cafés, cabarets et débits de boissons (juillet 1880), suivie de l’enseignement secondaire des jeunes filles (décembre 1880), la gratuité de l’enseignement primaire (juin 1881), la liberté de la presse (juillet 1881), le rétablissement du divorce (juillet 1884), la liberté d’association (juillet 1901) et la séparation de l’Église et de l’État (décembre 1905) ?
N’oublions pas, cependant, que c’est cette même IIIe République qui envoya ses généraux Voyron, Metzinger, Duchesne, débarquer à Majunga et prendre d’assaut Antananarivo. Récriminations sans fin, réconciliations tout aussi permanentes : un «je t’aime, moi non plus», sans qu’on sache qui est la vague et qui est l’île nue, que le Ministre malgache abrégea d’une jolie expression, «vieux couple», jetée à la face de France-Madagascar, déjà dans les bras l’un de l’autre.
«Le repas gastronomique français» est reconnu patrimoine culturel immatériel de l’Humanité depuis novembre 2010. Et la convivialité d’un repas en commun a toujours structuré la réception du 14 juillet à la Résidence de France. Bien manger, charcuterie, fromage. Bien boire, champagne, vin, bière. Avec cette liberté, propre à un cocktail, de nomadiser d’un groupe à l’autre : acte de présence tout autant qu’abonnement renouvelé au cercle des vivants.
C’est officiel, le Gouvernement malgache a décidé d’annuler le banquet du Nouvel An et du 26 juin. On peut néanmoins se demander s’il n’est pas possible, certes d’en finir avec une formule qui était devenue un abscès de fixation, mais d’aménager autrement la convivialité commensale, symbole également de vivre ensemble. Comme suggéré déjà, à l’époque où le banquet s’apparentait à une ripaille de dignitaires moins que plus dignes, on peut réfléchir à garder le fond du «Nofon-kena mitam-pihavanana» (cf. Vodihena an-dapa, solom-pen’akoho isan-trano, Mamalan-kira du 6 janvier 2017) en éclatant en séquences plus modestes l’habituel banquet «arivo lahy tsy voky indray andro». Compartimenter tout en mixant : savant dosage de représentativités multiples, entre les corps constitués, le corps diplomatique, les militaires, le monde économique, le monde religieux, les enseignants, les journalistes, les artistes, les sportifs, etc.
À ce 14 juillet, l’ambassade de France a sollicité pas moins de quarante-sept de ses partenaires (Air France, Société Générale, Orange, Colas, Total, etc.). Plutôt qu’à l’État malgache d’offrir, et donc de prendre le risque dépenser inconsidérément l’argent public, il ne semble pas indécent que ceux qui ont gagné du Fanjakana contribuent à sa bonne renommée, d’abord en lui évitant le risque d’un scandale, ensuite en lui permettant de tenir son rang, en cotisant enfin financièrement au bouquet de convivialité autour de la bonne chère partagée.
Enfin, en ces temps de triomphe footballistique, renvoyant d’un foyer à l’autre l’écho de l’hymne national malgache, il est du dernier cocasse de devoir remarquer que «Ry Tanindrazanay Malala ô» n’est jamais aussi excellemment exécuté, artistiquement revisité, et solennellement interprété, surtout en comparaison des pauvres enregistrements dont disposent les ministères pour la levée hebdomadaire des couleurs, que le 14 juillet à la Résidence de France…

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