Opinions

Laconisme – Dilemme moral

Clap de fin pour le film à suspense (?) incompris qui a reçu un accueil public médiocre qu’on ne donnerait même pas au pire des nanars. Après des mois passés dans les abîmes de l’indifférence, la CENI a abrégé ses souffrances, samedi, en amorçant le dénoue­ment, déjà connu à l’avance par les parieurs les moins avertis. Une exclusion de la surprise qui a démotivé les amateurs de combats acharnés : du grand gâteau constitué des 10 millions d’inscrits sur une liste électorale, une surface plus que considérable a été touchée par un mal qui l’a assombrie de la couleur noire de la désertion.
Pour expliquer ce désintérêt massif, les excuses venant de tout bord ont abondé: erreur dans le timing en organisant le clou de l’événement alors que l’année n’a pas été complètement débarrassée de dame-pluie et de ses interventions dissuasives, le scénario qui pue le déjà-vu dans un diptyque dont le premier épisode s’est tenu le 07 novembre 2018 et le deuxième le 19 décembre 2018,… On ne peut réduire le phénomène à une seule explication générale. Au lieu de trouver des boucs émissaires au largage de cette bombe qui a accouché d’un désintérêt record de la saga politique, contentons-nous d’un fait: la victoire de l’abstention bientôt officialisée par la HCC, le jury suprême.
Remonter l’histoire jusqu’à ces étapes jalonnées du sang de ceux qui se sont battus pour la consécration du suffrage universel devrait pourtant nous mettre devant un cas de conscience. Combien ont essayé de se demander ce qu’il adviendra si l’abstention devenait une valeur universelle ? 100% de taux d’abstention serait la signature de l’arrêt de mort de la Démocratie. Comment survivrait-elle sans être abreuvée de la participation des citoyens qui sont sa raison d’être ? Dans son roman La Lucidité (2004), José Saramago imagine une capitale frappée d’une « épidémie » de votes blancs, obligeant le gouvernement à décréter l’état de siège pour que les citoyens « récupèrent la raison ». Participer à cette agonie de la Démocratie, c’est être confronté à un problème d’ordre moral. Rappelons le principe de la morale selon Emmanuel Kant : « Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle ». L’abstention remplit-elle ce critère ?
Mais quand des décennies de « démocratie » nous ont jetés plus bas que terre. Quand le suffrage universel ne nous a pas affranchis de la prison qu’on partage avec les différentes pourritures qui sont devenues l’essence de notre pays. Toutes issues de l’ignorance, le mal suprême en lui-même indolore mais qui implante les différents germes de l’indiscipline, d’une « démocratie » extrême qui est surtout une anarchie déguisée, du non-respect des lois qui crée la chienlit… Selon Platon, la Démocratie est le gouvernement des ignorants qui composent la majorité des votants. Pour Prud’hon, les élections ne servent qu’à plébisciter éternellement une
« aristocratie déguisée ». Voter c’est cautionner ce mal.
Comme Rousseau dans ses « Rêveries du Promeneur Solitaire », on se croit piégé en permanence, à la merci des manipulations qui détournent nos actions de leur véritable sens, le retrait nous semble être le dernier recours.
Ne pas faire le mal est traduit par l’abstention qui est le moyen qu’on a trouvé de ne pas participer au mal.
Alors le dilemme moral se pose : bénir le statu quo par ma participation à l’élection ou contribuer à la mort de la Démocratie par l’abstention ?
Soignons l’ignorance et préparons l’avènement d’une démocratie lucide, éclairée, à l’abri des manipulations qui visent à juguler toute tentative de sortir du sable mouvant dans lequel on s’enlise de plus en plus.

par Fenitra Ratefiarivony

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