Chronique

L’espace Schengen fait nation

«L’Alsace est-elle allemande ou française ?» La vieille question de 1870 semble tranchée puisque, depuis le jeudi 12 mars 2020, l’Allemagne effectuait des contrôles contre le coronavirus en deçà de la Moselle et de l’Alsace, renvoyées donc à la France.

En juillet et août 1870, l’historien allemand Theodor Mommsen, dans sa «Lettre adressée au peuple italien», avait affirmé le caractère allemand de l’Alsace en invoquant l’histoire, la langue et la race. En réponse, son collègue français Fustel de Coulanges dénonçait la vision prussienne du «principe de nationalité» en écrivant notamment que «ce qui distingue les nations, ce n’est ni la race, ni la langue.

Les hommes sentent dans leur coeur qu’ils sont un même peuple lorsqu’ils ont une communauté d’idées, d’intérêts, d’affections, de souvenirs et d’espérances. Voilà ce qui fait la patrie. La patrie, c’est ce qu’on aime».

Malgré le Prix Nobel de littérature conféré à Theodor Mommsen en 1902, la querelle franco-allemande sur la définition de la nation sera vidée par deux guerres (14-18 et 39-45). Et si la définition allemande, également illustrée dans les quatorze discours de Johan Gottlieb Fichte, prononcés à l’Académie de Berlin, entre le 13 décembre 1807 et le 20 mars 1808, a atteint ses limites paroxystiques dans la politique du IIIème Reich, il demeure plus facile de «vivre ensemble» quand on partage les mêmes origines et qu’on parle la même langue.

Lors de son discours du 12 mars 2020, le président français Émmanuel Macron avait appelé à «éviter le repli nationaliste». Les États-Unis venaient de fermer leurs frontières à l’Europe. Au sein de l’Europe elle-même, l’espace Schengen était redevenu un archipel de nations. La Slovaquie fermait ses frontières le vendredi 13 mars 2020. La République tchèque interdit l’entrée aux ressortissants de 11 États Schengen sur les 26 que compte cet espace européen de libre-circulation. Loin de l’Europe, l’Argentine allait fermer ses frontières tandis que l’Afrique du Sud, depuis le dimanche 15 mars 2020, refoulait à ses frontières les voyageurs provenant des pays les plus touchés.

«Faire nation» a exhorté le président français à ses compatriotes. Faire nation au sens de Renan, comme sans doute voulait-il dire, c’est un renvoi de mémoire à la fameuse citation : «La nation est une âme. Deux choses constituent cette âme. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble» (11 mars 1882).

Dans la journée même de ce discours français, la Chine avait déjà fait parvenir en Italie du matériel de soins intensifs et des produits de protection médicale (ventilateurs, électrocardiographes, 1000 matériels respiratoire, 20.000 combinaisons de protection, 50.000 tampons de diagnostic, 100.000 masques de haute technologie) convoyés par une équipe de neuf experts, six hommes et trois femmes, médecins-réanimateurs, pédiatres et infirmiers, conduits par un professeur de réanimation cardio-pulmonaire. La Chine promettait en outre l’exportation vers l’Italie de 2 millions de masques médicaux ordinaires.

Précédemment, l’Italie, pays européen le plus impacté avec 1809 morts enregistrés au 15 mars 2020 depuis le premier décès survenu le 21 février 2020, avait demandé en vain à l’Union Européenne des gants en caoutchouc et des lunettes en plastique, mais la France et l’Allemagne en avaient interdit l’exportation pour ménager leur stock stratégique : «faire nation». Ce lundi 16 mars 2020, l’Allemagne fermait partiellement ses frontières aux flux de voyageurs en provenance de la France, de la Suisse et de l’Autriche non seulement pour endiguer le coronavirus, mais également pour éviter que les frontaliers ne viennent dévaliser ses supermarchés : «faire nation». Polizei allemande entre Kehl et Strasbourg en Alsace ou carabinieri italiens entre Menton et Vintimille : l’espace Schengen fait désormais nation.

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