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Claudine Ratsimbazafy – « L’entrepreneuriat gagnerait à être mieux accompagné »

Entreprendre. La notion est aujourd’hui galvaudée dans plusieurs cercles de réflexion. La professeure Claudine Ratsimbazafy a présidé une étude approfondie sur la situation qui prévaut. Elle nous détaille les traits essentiels et les déductions qui en découlent.

. Peut-on parler d’une certaine vogue de l’entrepreneuriat ?

Après le lancement du Global Report 2019/2020 à Miami au mois de mars, le Rapport national du Global Entrepreneurship Monitor, GEM, Madagascar vient d’être dévoilé. GEM est la première étude mondiale sur l’entrepreneuriat depuis 1999. Et le 27 juin de cette année devait marquer la première Journée mondiale de l’entrepreneuriat dédiée aux micros, petites et moyennes entreprises. Une vogue, peut-être. Une consécration, sûrement.

. Quel est l’objet de cette étude ?

L’entrepreneuriat est reconnu comme étant un vecteur de la croissance économique par sa capacité à créer de la valeur. Il importe, dès lors, d’en mesurer l’ampleur à travers ce type d’exercice afin d’aider les décideurs dans l’élaboration de différentes stratégies.

Madagascar a eu l’opportunité d’intégrer le consortium GEM en 2017, permettant ainsi d’aborder la problématique entrepreneuriale malgache au travers d’un benchmarking au niveau mondial, partant d’une enquête annuelle couvrant les cinq continents. En 2019, l’enquête NES, la « National Experts Survey », a été réalisée auprès d’un panel d’experts issus de l’Administration publique et du secteur privé, alors que la population active, âgée de 18 à 64 ans répartie sur dix régions, a été touchée dans le cadre de l’enquête APS, « Adult Population Survey ». Le gouvernement malgache dispose désormais d’un outil pour comprendre la situation que vivent les entrepreneurs actuels et potentiels et ainsi, pour mettre en place les conditions qui stimulent l’innovation et une production à forte valeur ajoutée.

. Quelle est justement votre appréciation de l’entrepreneuriat à Madagascar ?

Un adulte sur cinq est dans le processus de création ou de gestion d’une entreprise depuis moins de trois ans et demi selon les critères du GEM. Avec un taux d’activité entrepreneuriale (TAE) de 19,5%, Madagascar se maintient au 8e rang mondial en 2019 en étant le premier parmi les économies à faible revenu. Cependant, le montant moyen investi pour le lancement d’une startup à Madagascar, de l’ordre de $104, représente le minimum pour l’ensemble des pays du GEM alors que le maximum revient à la Corée du Sud, avec $21 000. Ces deux pays étaient à un niveau de développement plutôt proche dans les années 60, mais le premier vit une chute vertigineuse dans le temps quand le second évolue de façon exponentielle.

. Qu’en est-il des jeunes ?

Par rapport à la moyenne nationale, les attitudes des jeunes à l’égard de l’entrepreneuriat restent timides. C’est seulement à partir de 25 ans qu’ils perçoivent mieux les opportunités avec plus de reconnaissance des compétences et de meilleures intentions entrepreneuriales. Ceci pourrait être dû à une capacité d’analyse des informations mieux affutée puisqu’a priori, l’école de Jules Ferry devait plutôt former des employés modèles. Alors entre salariat et entrepreneuriat, la question ne s’était pas nécessairement posée. Elle ne devrait toujours pas se poser en tenant compte des activités entrepreneuriales de l’employé : une réalité ailleurs, une possibilité ici ? Pour en revenir à l’étude, elle a montré que les jeunes restent les moins créatifs et ont du mal à se projeter sur le long terme. En considérant le talent entrepreneurial dans toutes ses dimensions, les jeunes interpellent par leur difficulté à transformer les opportunités en affaires. Mais avec la sensibilisation à la culture entrepreneuriale dès l’école primaire fortement préconisée aujourd’hui, ce sont de nouvelles perspectives qui s’ouvrent pour plus d’autonomie, d’initiative et de créativité.

. Alors, comment gérez-vous cela en tant qu’enseignante ?

C’est un défi au quotidien. De façon caricaturale, les étudiants aspirent à devenir des cadres supérieurs dans de grandes organisations pour avoir une bonne rémunération et un emploi stable (dans l’administration publique, en particulier). Dans le meilleur des cas, le choix d’une institution comme l’Inscae se fait dans l’idée de devenir Expert comptable – un marché limité par la faible étendue du tissu économique local. Aussi, pour réussir, faut-il aller plus loin sur le continent (africain) ou à Dubaï… partir à la conquête de nouveaux marchés, entreprendre. C’est l’état d’esprit pour lequel je milite aujourd’hui. Au-delà de ce que disait Andrianampoinimerina, l’état insulaire n’est plus la limite.

. En guise de conclusion ?

D’année en année, le Rapport national du GEM Madagascar aborde les enjeux et défis de l’entrepreneuriat. C’est un travail réalisé par une équipe de chercheurs chevronnés sous la houlette du Global Entrepreneurship Research Association (GERA) avec le soutien financier du Centre de Recherche et de Développement International (CRDI) du Canada dont je salue ici, l’engagement. Plus récemment, nous avons participé au diagnostic mondial de l’impact de la covid-19 sur l’entrepreneuriat. Le rapport est accessible à partir de https://www.gemconsortium.org/reports/covi d-impact-report.

Profil

Claudine Ratsimbazafy, Team Leader de Global Entrepreuneurship Monitor, GEM, Madagascar. Economiste de formation, spécialisée en économétrie et en économie de l’innovation. Titulaire d’un doctorat en sciences de gestion (des ressources humaines en particulier). A été membre du Comité du Réseau Entrepreneuriat de l’Agence Universitaire de la Francophonie. Actuellement Conseillère en Entrepreneuriat du projet « Jeunesse Malgache Compétente au Travail ».

Madagascar en quelques chiffres – Les attitudes personnelles à l’égard de l’entrepreneuriat

L’entrepreneuriat, en tant que bon choix de carrière, fait presque l’unanimité. Le statut élevé des entrepreneurs prospères est aussi largement partagé, tout comme l’attention portée par les médias. Les compétences sont particulièrement bien perçues. De la même manière, la perception des opportunités continue d’évoluer positivement à 46,8% contre 30,6% en 2018 et 24,4% en 2017.

Le talent entrepreneurial

Cette dimension, nouvellement introduite dans l’enquête 2019, traite du potentiel entrepreneurial de l’individu en termes d’opportunisme, de pro-activité, d’innovation et de vision. En retenant que 55,5% des répondants supposent que d’autres personnes les considèrent comme très innovants, on peut penser qu’ils disposent de la qualité entrepreneuriale à la Schumpeter. La difficulté à transformer les opportunités en action reste cependant présente pour 65%. Toujours est-il que 82,6% annoncent que chaque décision s’inscrit dans un plan de carrière à long terme.

Les conditions-cadres

La configuration des conditions-cadres qui évaluent l’état de l’environnement, montre que l’éducation entrepreneuriale en enseignement supérieur reste un élément positif. Le rôle des normes sociales et culturelles est mieux apprécié. On retient les balbutiements du soutien du gouvernement.

Par contre, la dynamique interne du marché a fortement régressé. À cela s’ajoutent les facteurs jugés défavorables que sont l’éducation et la formation de base à l’entrepreneuriat, la recherche-développement ainsi que l’infrastructure légale et commerciale.

L’absence de politiques publiques et le manque d’aide au financement figurent toujours parmi les principaux obstacles. Sans compte la corruption, suivie du contexte social, politique et institutionnel. À l’instar des caractéristiques de la main-d’œuvre et des normes sociales et culturelles perçues comme facteurs favorables, paradoxalement, l’aide au financement l’est aussi.

Madagascar et le monde

Parmi les économies du GEM au niveau mondial, Madagascar se caractérise par différents points.

Des attitudes entrepreneuriales peu affirmées

Le niveau de sensibilisation en matière d’entrepreneuriat est assez moyen puisqu’à peine plus de la moitié de la population a une prise de conscience des activités entrepreneuriales et est attirée par une carrière dans ce domaine. Et ce, indépendamment du niveau économique car elle est pratiquement la même pour tous les pays du GEM.

En revanche, la perception de l’environnement entrepreneurial – exprimée par les « opportunités perçues» et la « facilité de créer une entreprise » – est plutôt négative pour Madagascar comparée au reste du monde.

Une perception de soi plutôt positive

Près de trois quarts de la population adulte enquêtée estiment qu’ils possèdent les connaissances, compétences et expériences nécessaires pour créer une entreprise. Cependant, malgré une très bonne perception de soi, la peur de l’échec dissuaderait un grand nombre d’entre eux (plus de la moitié) à passer à l’acte pour créer leur entreprise. Du reste, cette peur de l’échec est partagée par les individus non entrepreneurs dans toutes les économies du monde. Elle est même plus accentuée, en terme relatif, dans les économies à revenu élevé.

Un talent entrepreneurial à déployer

Les Malgaches n’ont pas le sens des opportunités en affaire. Près de sept personnes sur dix découvrent rarement une opportunité d’affaire exploitable, ce qui place le pays à l’avant-dernier rang mondial. Ils n’ont pas non plus un comportement proactif, car même s’ils découvrent une opportunité, environ sept personnes sur dix ne vont pas agir pour saisir cette opportunité. Néanmoins, une très forte majorité se déclare visionnaire, plus de huit personnes sur dix, ce qui situe le pays au troisième rang mondial.

La potentialité entrepreneuriale des Malgaches demeure faible avec un niveau de sensibilisation à l’entrepreneuriat peu élevé et un environnement perçu comme étant non favorable. Toutefois, les qualités personnelles reconnues aux entrepreneurs qui ont réussi, comme le sens de l’opportunité, la pro-activité et l’innovation gagneraient à être ancrées.

L’entrepreneuriat au service des Objectifs de Développement Durable (ODD)

Dans ce sens, les domaines qui méritent une attention particulière pour Madagascar sont les aspects financiers toujours mis en avant, l’éducation à l’entrepreneuriat à insuffler dès l’école primaire, et l’instauration du mentorat. L’épine dorsale sera dans la formalisation d’une politique de développement de l’entrepreneuriat pour donner plus de cohérence et d’impact aux différents projets et programmes initiés de façon dispersée.

D’un autre côté, le démarrage d’entreprise et les innovations qui l’accompagnent, contribuent nécessairement à l’atteinte des ODD par les emplois décents créés. Les recommandations des experts sur la pertinence des caractéristiques de la main-d’œuvre dans le développement de l’entrepreneuriat à Madagascar, sont justifiées. Les résultats du GEM démontrent l’égalité des chances d’intégrer le monde des affaires indépendamment du genre. Ce qui ferait accroire que les cibles visées au « 8.b» des ODD seraient rapidement touchées avec le soutien apporté à la jeunesse et aux femmes.

En termes de support, les caractéristiques de la main-d’œuvre constituent un élément favorable non négligeable pour les économies à bas revenu dont Madagascar fait partie.

Pour finir, la première recommandation tourne autour des politiques gouvernementales. Que ce soit pour les pays d’Afrique ou les économies à bas revenu, les taux y sont les plus élevés. C’est dire l’importance de cette dimension.

Un écosystème entrepreneurial peu favorable

Madagascar reste en-deçà de la moyenne mondiale pour toutes les conditions, sauf pour l’éducation entrepreneuriale en enseignement supérieur. Le National Entrepreneurship Context Index (NECI), un indicateur synthétique intégré en 2018, qui donne une appréciation sur l’ensemble des conditions-cadres place Madagascar à la 48e place avec un indice de 3,69 en 2019, signifiant un mauvais contexte pour le développement de l’entrepreneuriat. Cet indice est de 3,90 pour les pays africains et 4,57 pour les économies à faible revenu qui sont les groupes d’appartenance de Madagascar selon la catégorisation du Forum Économique Mondial. La moyenne mondiale étant de 4,63 pour l’ensemble des pays du GEM.

De l’avis des experts, la principale contrainte porte sur les politiques gouvernementales à travers le monde et, plus intensément, en Afrique.

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