Chronique

Effet Matilda

«L’Effet Mathieu», en référence à un verset de l’évangile selon Mathieu 13:12 (Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a), a été théorisé par le sociologue Robert King Merton (dans les années 1960). C’est le fait pour certains grands personnages d’accaparer tous les honneurs au détriment de leurs proches et collaborateurs.

En prolongement, «l’effet Matilda», en référence cette fois à la militante féministe Matilda Joslyn Gage, a été conceptualisé dans les années 1980 par l’historienne des sciences Margaret Rossiter : c’est le déni ou la minimisation de la contribution des femmes scientifiques à la recherche, souvent au bénéfice d’un collègue masculin.

L’idée de cette Chronique est venue d’un nom, «Madame Einstein», et d’un anniversaire, le 4 août, celui de la mort de Mileva Maric (1875-1948) qui avait été l’épouse d’Albert Einstein de 1903 jusqu’à leur divorce en 1914. Elle-même physicienne de talent, certains papiers récemment retrouvés laissent penser qu’elle aurait apporté une contribution non négligeable aux travaux de celui dont elle fit la connaissance à l’Institut Polytechnique de Zürich. En 1896, Mileva Maric, y fut seule femme de sa classe et seulement la quatrième femme admise. L

a célèbre théorie de la relativité avait été publiée par Albert Einstein le 25 novembre 1915, mais son Prix Nobel de 1921, Einstein (1879-1955) le devra à son explication de l’effet photoélectrique. Les superlatifs abondent pour célébrer le génie de ce savant : «Albert Einstein est le cerveau puissant qui a apporté dans la conception de l’Univers des bouleversements tels qu’on en trouve peu de comparables dans l’histoire de la vie intellectuelle depuis l’Antiquité» (Science & Vie,n°453). L’accord du divorce Einstein-Maric stipulait qu’en cas d’obtention du Prix Nobel, l’argent sera remis à Milela Maric qui avait la charge des deux fils du couple.

En 1925, quand Mileva Maric voulut revendiquer sa part dans la gloire d’Albert Einstein, ce dernier lui répondit avec mépris : «Tu m’as vraiment fait rire quand tu as commencé à me menacer de tes mémoires. T’est-il jamais venu à l’esprit, ne serai t -ce qu’une seconde, que personne ne prêterait la moindre attention à tes salades si l’homme dont tu parles n’avait pas accompli quelque chose d’important ? Quand une personne est quelqu’un de complètement insignifiant, il n’y a rien d’autre à dire à cette personne que de rester modeste et de se taire. C’est ce que je te conseille de faire» (cité par France-Culture, 17 août 2018). Einstein, «la conscience derrière la science», disait-on pour son action pacifiste. Maîtrisant «mieux les interactions gravifiques que les interactions affectives», Einstein pouvait également être la goujaterie derrière le génie.

Quand on évoque «l’effet Matilda», revient toujours le nom de Trotula de Salerne, une gynéco-obstétricienne qui serait née au siècle de l’an mil et décédée en 1097. On lui attribue l’ouvrage de référence en matière de gynécologie au Moyen-âge, sauf qu’on ne sait pas exactement s’il s’agit d’une seule personne ou d’un concept né de l’existence de nombreuses praticiennes dans l’Italie médiévale. Le roman de Ken Follet, «Les Piliers de la Terre», décrit l’obscurantisme médical de ces siècles alors que l’École de médecine de Salerne existe depuis le IXème siècle.

Le 11 février a été consacré «journée internationale des femmes et filles de science». Représentante emblématique de ces femmes de science, et elle-même mère d’une fille de science Prix Nobel de chimie, Marie Curie (1867-1934) a reçu la consécration (Prix Nobel de physique conjointement avec son mari en 1903 et Prix Nobel de chimie en 1911) et reste à jamais la seule femme à figurer sur la photo du Congrès scientifique Solvay d’octobre 1927 : «la photo de classe la plus huppée de l’histoire de la physique. La plus forte concentration de génies au centimètre carré qui n’a jamais été donnée de glisser dans un album» (Science & Vie, n°980).

Pour une Marie Curie, tant d’autres femmes de science victimes de l’effet Matilda. La généticienne Nettie Stevens (1821-1912) découvrit les chromosomes XY, mais son nom restera méconnu. La physicienne Lise Meitner (1878-1968), contribuera à la découverte de la fission nucléaire, mais elle fut ignorée au bénéfice de son collègue masculin qui recevra le Prix Nobel de physique de 1944. La biologiste Rosakind Franklin (1920-1958) est l’auteure du cliché 51, photographie de l’ADN, pourtant attribuée à James Watson et Francis Crick, Prix Nobel de médecine en 1962. L’astronome Jocelyne Bell-Burnell (1943) a découvert le premier pulsar en 1967, mais le Prix Nobel d’astronomie 1974 ira à son directeur de thèse.

C’est Marthe Gautier, bientôt 94 ans, qui a découvert le chromosome surnuméraire de la trisomie 21, mais, dans un article de 2009, elle se déclare elle-même la «découvreuse oubliée» et attend toujours justice scientifique depuis janvier 1959. Le 14 septembre 2014, le Comité d’éthique de l’INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale) avait publié un avis estimant que «la découverte n’ayant pu ê t re fai te sans les con t ribu tions essentielles de Raymond Turpin et Marthe Gautier, il est regrettable que leurs noms n’aient pas été systématiquement associés à cette découverte tant dans la communication que dans l’attribution de divers honneurs». Cela fait soixante ans que la controverse continue avec la «Fondation Lejeune», du nom de Jérôme Lejeune qui s’attribua le mérite de la découverte. Derrière cette histoire : le mandarinat dans le milieu médical, la rude concurrence entre scientifiques et le contexte misogyne de l’époque : on donne du «professeur» à Turpin, «docteur» à Le jeune, mais «mademoiselle» à Gautier. Effet Matilda.

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