Chronique de Vanf

Démocratie en gros et au détail

Les résultats des dernières élections législatives tardent à être officialisés. Le plus remarquable est cette grande, immense, monumentale indifférence de la population. Cette élection, et sa campagne électorale surtout, ne fut finalement qu’une parenthèse. Une parenthèse bruyante, assourdissante, colossalement tapageuse. Mais, on a l’impression que tout le monde est aussitôt passé à autre chose, dès le lendemain. Un taux d’abstention record, qui a vu seulement trois personnes sur dix prendre la peine de se déplacer. L’indifférence aux résultats n’est que le corollaire de cette désaffection en amont. Tandis que cette forme de démocratie, dans les pays qu’on cite à son exemplarité, avait mis des siècles, d’erreurs parfois dramatiques, de tâtonnements heureux et d’ajustements progressifs, à bien emboîter ses Lego, Madagascar n’est en mode électoral que depuis 80 ans exactement : 1939-2019, depuis l’élection du Pasteur Ravelojaona comme Représentant malgache au Conseil Supérieur des Colonies par un collège électoral de 14.000 membres. Ces huit décennies n’auront pas suffi à inculquer dans les mentalités : la conscience et le sens de l’histoire, la connaissance des idées pour en imaginer d’autres, et le sens critique pour démasquer les fieffés mensonges. Quatre-vingts ans plus tard, la démocratie demeure une votation, acte machinal périodique par défaut. Cette Chronique de décembre 2006 n’a pas pris une ride.

(Citation) On se focalise sur une date, celle d’une élection, d’un référendum, d’un plébiscite, et tout le reste de l’année, chacun vaque à son indifférence. Curieuse conception, vraiment, de la démocratie.
On oublie ce que le droit de vote suppose de « lutte » pour ceux qui en furent privés à l’origine, au temps des philosophes « classiques » qui écartaient doctement, théorisaient magistralement cette exclusion et en légitimaient le principe. Le privilège censitaire devint droit populaire avant que l’homme moderne revenu de tout ne banalise l’exceptionnel du regard blasé qu’il promène sur un monde qui a achevé de le surprendre.
Aussitôt que les civilisations découvrirent qu’elles étaient mortelles, tout fut dit. Les dieux, messies et prophètes apparurent pour ce qu’ils sont, des épouvantails. Le bien et le mal, le paradis et l’enfer, le salut ou la damnation, des spéculations qui se perdent en conjectures.
« La fin de l’Histoire » débuta donc bien avant la chute du Mur de Berlin et l’effondrement du bloc communiste. Sans doute à l’ouverture des barbelés d’Auschwitz sur les derniers rescapés squelettiques de la « solution finale », à moins que ce ne soit au soir de la bombe sur Hiroshima. « Deux fois en l’espace d’une génération », « Nous, peuples des Nations Unies », « Règlement pacifique des différends »… Les engagements solennels d’hier font la récitation des écoliers sensibilisés par le réseau CINU. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se banalise.
La démocratie de haute lutte est, de nos jours, un bien grand mot. Les démocraties occidentales, surtout, vivent quotidiennement selon des principes dont on ne remarque même plus la générosité. Dans les démocraties, qui se disent « populaires » mais qui fonctionnent plus réellement sur le mode de « l’archipel du goulag », la population continue de soupirer après un standard de vie qu’eux, peuples opprimés par des régimes soviétiques ou affamés dans les républiques du Tiers-monde, associent désormais avec le mot magique de « démocratie ».
La démocratie, à cette aune, est moins un vote épisodique que l’assurance quotidienne de supermarchés bien achalandés ; plutôt d’abord les films de Hollywood que les traités arides des Platon et Socrate ; un pouvoir d’achat avant que d’être un devoir citoyen.
Et si la démocratie, dont le vote demeure l’expression la plus basique mais également la plus aboutie, devait de nouveau se mériter ? Que, plutôt que d’aller déposer machinalement un bulletin dans l’urne, ou cocher des QCM sur une liste unique, on devait passer par les préalables d’un test de quotient intellectuel. Une sélection par l’intellect, qui laisse intact le principe de l’égalité fondamentale par l’existence de l’instruction publique, n’aurait rien d’a priori scandaleux.
Là, la démocratie réinvestirait le quotidien. Les chauffeurs de taxibe seraient privés du droit de vote tant qu’ils n’auront pas compris que ce n’est pas l’accélérateur qui importe sur la voie publique, mais le code de la route. Les adeptes des sectes seraient mis en délibéré jusqu’à ce que leur conscience critique se réveille de la torpeur hypnotique du fanatisme et de l’aliénation au profit du gourou. Les politiciens de la Place du 13 mai ne seraient admis qu’au bénéfice du doute sachant que la mentalité d’autodafé et l’attitude de révolution permanente représentent une menace potentiellement contre la démocratie des assemblées parlementaires et des procédures constitutionnelles. Plutôt qu’une démocratie des bien grands mots, la démocratie des petits détails.

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