Chronique de Vanf

(Re)faire le trottoir

Sujet au mieux insignifiant, au pire trivial, puisque le trottoir est associé à la fange ou au «plus vieux métier du monde». Pourtant, le thème du trottoir peut être un révélateur : oubli de la citadinité chez les piétons qui traversent la Cité Jardin de Mahamasina, dont on a finalement chassé ces marchands qui encombraient les trottoirs, alors que les gens continuent de descendre sur la chaussée. Et quand les trottoirs d’Antanimbarinan­driana sont squattés à demeure par une multitude de voitures, n’est-ce pas interpellation à la municipalité pour convoquer les imaginations à nous inventer les parkings du futur ? Ailleurs, l’existence d’un trottoir permet d’estimer au pif le respect de l’alignement : selon que sa largeur reste uniforme, les prescriptions d’urbanisme ont été respectées ; mais, qu’il se «concave» ou se «convexe», et c’est la révélation d’une entorse qu’on ne peut corriger que par la démolition pure et simple du vilain appendice. Une simple marche permet de s’en rendre compte, comme dans cette rue du quartier d’Ankadifotsy, dépassant la «clinique des soeurs» pour descendre vers Ambodivona.
Le chantier des trottoirs d’Antananarivo et de sa banlieue me fait penser à cette pique anodine dans un article que j’étais en train de consulter par rapport au chemin de fer : «les petits entrepreneurs préfèrent le saupoudrage des crédits sur de multiples chantiers urbains et routiers, où le travail est toujours à recommencer» (Jean Fremigacci, La construction du chemin de fer Tananarive-Antsirabe, Omaly sy Anio, n°1-2, 1975, p.88). C’est très actuellement le cas de cette route depuis Ambodinimangasoavina-Besarety vers Avaradoha-Ambohitrakely et Ampasampito-Ampandrianomby dont j’avais déjà fait une Chronique voilà trois ans : «Miasa ho Anao», hono (Mamalan-kira, 17 octobre 2016). On ne sait de la surcharge à l’essieu des poids-lourds, ou de l’excessive minceur des différentes couches superposées (de roulement, de liaison, de base, de fondation), voire du compactage à minima du sol, qui est cause de ces travaux de Sisyphe pour nos entreprises de BTP.
Quand certains axes manquent cruellement de trottoirs pour la sécurité des piétons (Analamahitsy-Nanisana, Ambanidia, Ivandry), qu’a-t-on à inventer des chantiers pour remplacer les trottoirs d’Antaninandro ? Je suis ému par le spectacle de ces vieilles pierres qui ne s’attendaient plus à être exhumées. Elles avaient été parfaitement
équarries par les ouvriers du bon vieux temps du compagnonnage, solidement enracinées par la conscience professionnelle des entreprises de l’époque, et surtout joliment patinées par le temps et les milliers de semelles dont avaient pu faire déjà partie celles de nos arrière-grands-parents, certes nés au XIXème siècle (en ce qui concerne les miens), mais qui ont eu le temps d’arpenter l’avenue du Maréchal Joffre (aujourd’hui rue Lénine, à Ankadifotsy-Ankaditapaka) ou la rue Delord (aujourd’hui rue Fredy Rajaofera à Ampasandratsarahoby).
Les ouvriers actuels, qui s’improvisent tailleurs de pierre, ont toutes les peines du monde à casser ces antiques bordures de trottoir, véritables morceaux de bravoure des entrepreneurs d’antan. Et ce sont ces morceaux d’architecture qu’on prétend remplacer par les modernes bordures en béton, qu’on manutentionne avec mille précautions pour éviter d’exposer au grand jour leur judicieuse fragilité et leur date de péremption accélérée en vue de prochains appels d’offres : « saupoudrage des crédits sur de multiples chantiers où le travail est toujours à recommencer»…

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