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Chronique

Projet éducatif jésuite

J’ai conservé le Livret «Projet éducatif du Collège Saint-Michel» de l’année 1988, juste un siècle après la fondation du Collège à Ambohipo. Si la première rentrée d’Ampariabe eut lieu le 30 octobre 1899, l’ouverture solennelle se tint le 8 mai 1900. Depuis, plusieurs générations s’y sont succédées. Les sentiments envers la «secte des Anciens de Saint-Michel» oscillent entre une admiration béate et les pires gémonies, en passant par une large gamme de fantasmes plus ou moins indulgents. Le «Projet» tient en six titres: «l’éducation du coeur, la formation du caractère, l’habitude de la réflexion, l’enracinement dans la culture malgache, l’acquisition d’une culture générale, le sens du service des autres». Sans prétendre lever toutes les préventions à notre égard, le simple partage d’extraits de ce Livret pourrait aider à mieux comprendre ce qui s’ourdit derrière l’imposante façade qui domine le lac Anosy depuis maintenant 123 ans. «Le Collège Saint-Michel, fondé en 1888 par les Pères Jésuites, à Antananarivo, est une institution qui se propose d’aider les élèves (…) à devenir des adultes chrétiens, compétents et généreux, libres et responsables, et à les préparer à se mettre, demain, au service de leur société et de la communauté humaine». «Ny Kolejy Masina Misely, izay naorin’ny Mompera Jesoita eto Antananarivo, dia trano fianarana miezaka hanofana (…) ireo mpianatra ao aminy, ho tonga olon-dehibe kristianina, mahay manavia manavanana, manana fahafahana ary tsy miamboho adidy, sady manomana azy koa hirotsaka, eo anivon’ny fiaraha-monina sy ny mpiara-belona, amin’ny asam-pikatrohana miandry azy rahampitso».

La traduction en malgache ne coule pas de source, orpheline des plumes encore héritières du XIXème siècle malgache comme celles de Jean-Baptiste Razafintsalama alias Damantsoha (1885-1963) ou d’Antoine de Padoue Rahajarizafy (1911-1974).

Dans cet inventaire à la Prévert, ni systématique, ni exhaustif, à chacun de se faire son opinion. «Former la personnalité pour devenir un adulte libre et responsable au service des autres», «ce qui compte avant tout, ce n’est pas la quantité des connaissances, mais la qualité de l’éducation», «développement d’un esprit de confiance mutuelle, d’entraide et d’amitié, sans lequel le Fihavanana est vide de sens», «effort soutenu et persévérant, travail sérieux et bien fait, maîtrise de soi, discipline personnelle et collective», «le travail intellectuel par l’acquisition de méthodes rigoureuses et l’exercice habituel d’une réflexion personnelle», «développer l’esprit critique, porter sur les idées et les évènements un jugement autonome et raisonné», «enracinement dans la culture malgache qui dépasse le cadre de la langue malgache qui en est un élément essentiel», «l’authenticité culturelle ne conduit pas à un nationalisme exacerbé ni au repli sur soi», «l’acquisition d’une culture générale humaniste ouvre l’élève aux richesses de l’esprit humain», «à travers l’apprentissage des langues étrangères, de l’histoire et de l’art, l’élève comprend qu’il ne peut s’enfermer dans son insularité ou dans une quelconque idéologie : il acquiert une vision globale des problèmes de son temps et vit au rythme du monde», «la formation scientifique apprend à l’élève le sens du réel, les exigences de la précision et de l’exactitude», «la culture générale humaniste lui donne la possibilité d’analyser les faits humains et de porter sur eux des jugements critiques, à la lumière des valeurs, et cela malgré la pression des mass-média, des préjugés sociaux et des slogans à la mode».

Ce sens du service y tenait une place primordiale: «le savoir confère autorité et pouvoir, mais l’autorité et le pouvoir ne se justifient que par l’engagement au service des autres». Et «développer en chacun le sens des responsabilités par l’acceptation réfléchie et librement consentie de la discipline: par le sérieux des études entreprises dans un esprit de créativité et d’initiative; par la fidélité aux valeurs morales et évangéliques, entre autres la recherche de la vérité, la droiture et l’honnêteté; par la volonté d’agir avec une intention droite et l’habitude du discernement».

Un collège de jésuites qui refuse la passivité et à l’à-peu-près. Qui fait constamment appel à l’effort et au dépassement de soi. Où l’acceptation de la médiocrité est incompatible avec une dynamique du progrès, tant au point de vue intellectuel qu’au point de vue moral et spirituel. La justice y exige que la chance de réussite soit donnée aux élèves qui ont le souci permanent de progrès dans l’effort «quels que soient les moyens financiers des familles».

Le Ratio Studiorum, ou le plan pour une éducation jésuite, lancé le 8 janvier 1599, a réussi une «synthèse des premières traditions de l’art libéral classique, de la scolastique du Moyen-âge et de l’humanisme de la Renaissance». C’est «un programme d’éducation dont l’impact moderne est si vaste et tellement profond qu’il est impossible d’estimer sa portée véritable». Mais, surtout «un modèle d’approche habile dans l’oeuvre scolaire, ménageant discipline et liberté, créativité et canevas, souci de l’individu et respect de l’autorité».

De mes dix ans à Saint-Michel, je ne suis pas sorti indemne. Et c’est encore avec une mélancolie affectueuse que je regrette qu’on ne m’ait pas imposé le latin et le grec. Un sentiment d’inachevé de n’avoir jamais baigné dans la Rhétorique («la rhétorique est née des débats politiques et des plaidoiries judiciaires de la démocratie grecque ancienne. Son enseignement distingue quatre phases essentielles dans l’élaboration du discours oratoire: l’invention ou recherche des arguments, la disposition ou la mise en ordre des arguments, l’élocution ou travail du style, l’action ou art de prononcer le discours»). Un manque rétrospectif de n’avoir pas perfectionné l’Éloquence (art ou talent de convaincre ou d’émouvoir par la parole).

Le Ratio Studiorum recense des exercices dont je n’ai pas mémoire : Épigramme (petite pièce de vers du genre satirique), Élégie (alternance de hexamètres et de pentamètres, poème lyrique dont le ton est le plus souvent tendre et triste), Prosodie (ensemble des règles relatives à la quantité des voyelles qui régissent la composition des vers). Je ne me souviens pas non plus avoir été initié à la Philosophie morale de Cicéron («l’éloquence latine à son apogée», 106-43 avant J.-C.). Ni commenté les textes de Jules César (100-44 avant J.-C.), Salluste (historien romain, 86-35 avant J.-C.), Livius (poète latin, 280-207 avant J.-C.), Horace (poète latin, 65-8 avant J.-C.), Cyprien (évêque de Carthage de 249 à 258), et même Virgile (poète latin, 70-19 avant J.-C.).

Rien de tout ça, mais nous étions bilingues à la pire période de la malgachisation. Nous avions étudié l’Antiquité sans oublier l’histoire de Madagascar. Nous avions décortiqué Lagarde & Michard après avoir lu E.D. Andriamalala ou «Bina» et «Raketaka Zandriko». Et si nous avions été tenus à distance du monument «protestant» qu’est le Firaketana, nous disposions des excellents «Takelaka Notsongaina» de l’authentique catholique Siméon Rajaona. Finalement, simplement «des hommes (et des femmes) pour les autres, et pour leur temps».

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