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Chronique

Résurgences contemporaines

«L’histoire royale et ses résurgences contemporaines»: c’est le titre d’un «pavé» (476 pages) coordonné par Françoise Raison-Jourde (Paris, Karthala, 1983).

La récente vente aux enchères, à Londres, d’objets, photos et documents (dont un tableau généalogique) ayant appartenu à la Reine Ranavalona III et à sa tante Ramasindrazana a donné une idée de «l’actualité» du sentiment monarchique: 123 ans après l’abolition du Royaume de Madagascar et 103 ans après la mort de la dernière souveraine.

On a tous un petit souvenir du discours du général de Gaulle, à Mahamasina: «Demain, vous serez de nouveau un État, comme vous l’étiez, quand ce palais de vos rois, là-haut, était habité par eux». C’était le 22 août 1958 et le général désignait le «Palais de la Reine» et le Rova d’Antananarivo. Par contre, qui se souvient que cette tournée, qui l’avait conduit à Madagascar et en Afrique, devait servir à expliquer le projet de Constitution de la Cinquième République française?

Un mois plus tard, le 28 septembre 1958, le référendum pour l’adoption de cette constitution française a vu la participation d’électeurs malgaches: sur le plan national, une majorité de OUI (1.361.801 voix) se dégagea face au NON (391.166 voix), mais le NON fut majoritaire dans la province d’Antananarivo (51%) et dans la ville d’Antananarivo (62%).

Dans la foulée du référendum, une session extraordinaire du Congrès des Assemblées provinciales était convoquée le 14 octobre 1958, à l’amphithéâtre du Lycée Gallieni. Avant l’ouverture du Congrès, Philibert Tsiranana, alors Président du Conseil de Gouvernement, fit un «rappel à l’ordre»: «Il est de mon devoir de Conseiller provincial de vous rappeler que vos mandants à l’Assemblée représentative, le 23 avril de cette année, tout comme le peuple lui-même en votant pour la Constitution du 4 octobre, ont marqué avec force leur aspiration à voir Madagascar érigé en République au sein de la Communauté».

«Avec force», c’est combien? Toujours est-il que, ce mardi 14 octobre 1958, à 10 heures 50, au bout d’un peu moins de trois heures de temps, 208 voix se prononcèrent en faveur d’un «État libre, sous la forme républicaine». Il y eut tout de même 26 abstentions.

Le tout premier monument de la République malgache, la stèle de sa proclamation, empruntera un emplacement sur le site royal proche, le Kianja d’Andohalo, dont avait disparu le «Vatomasina», pierre sacrée des «Kabary» et des couronnements royaux: «Personne ne peut raisonnablement croire que la République était un sentiment véritablement malgache en 1958. Soixante-deux ans plus tard, l’est-elle davantage dans les mentalités quotidiennes et la pratique politique» (VANF Antranon- kala, «La République: concierge ou légataire?», 31 mai 2020).

Dans ce livre «L’histoire royale et ses résurgences contemporaines», Solofo Randrianja analysait «La notion de royauté dans le mouvement d’émancipation malgache. 1920-1940»: «l’évocation du passé et principalement de l’État à vocation nationale, forgé par la monarchie des hauts plateaux», ce «mouvement de retour sur le passé», cette «nostalgie de l’ancien régime», ce désir de «restauration du régime précédant l’État colonial», portés successivement par les Menalamba et les Vy Vato Sakelika, les Menalamba allant jusqu’à prêter allégeance à un roi «imaginaire» (p.410).

Quand Stephen Ellis évoque le MDRM (Mouvement Démocratique de la Rénovation Malgache), il cite Albert Rakoto-Ratsimamanga et Joseph Ravoahangy-Andrianavalona en insistant sur leur parenté avec l’ancienne monarchie : respectivement petit-fils du prince Ratsimamanga, fusillé en octobre 1895, et neveu de Ranavalona III («The Rising of the Red Shawls. A Revolt in Madagascar 1895-1899», Cambridge University Press, 1985, p.161).

Le MDRM a été créé le 22 février 1946. Le 21 mars suivant, à l’Assemblée nationale constituante française, les députés RavoahangyAndrianavalona et Joseph Raseta déposèrent une proposition de loi en deux articles, calquée sur l’accord franco-vietnamien, du 6 mars 1946: «La loi du 6 août 1896 est et demeure abrogée. Madagascar est un État libre, ayant son gouvernement, son parlement, son armée, ses finances, au sein de l’Union Française». Il n’était pas question d’une République. Les députés MDRM furent réélus dès le premier tour, le 10 novembre 1946, tandis qu’aux élections provinciales de 1947, le MDRM remporta tous les sièges à Tananarive et Tamatave et s’assura la majorité à Fianarantsoa et Tuléar, n’étant en minorité qu’à Majunga. En janvier 1947, le MDRM disposait d’une majorité de 64 sièges sur 92.

Survint alors le 29 mars 1947, qui éclata trois jours avant la conférence des assemblées provinciales. Le MDRM fut dissous (10 mai 1947) brisant net le destin «présidentiel» de Ravoahangy-Andrianavalona (cf. assembléenationale.fr/sycomore/fiche). Après levée de l’immunité parlementaire des députés MDRM, le «procès des parlementaires» (22 juillet au 4 octobre 1948) se conclut par un verdict de condamnation à mort, plus tard commuée en 20 ans de réclusion pour Ravoahangy et Raseta (6 octobre 1954).

La conférence des assemblées provinciales de 1947 aurait-elle voté la République? Quel aurait été le verdict de ce référendum oublié: « République OU Royauté? État unitaire OU fédéralisme? régime parlementaire OU régime présidentiel? »

Le 10 octobre 1938, une foule immense vint en gare de Soarano accueillir le train mortuaire qui rapatriait les cendres de Ranavalona III. La population tananarivienne accompagna la dernière «Andriamanjaka» jusqu’au Rova. «Résurgences contemporaines»: pourquoi les candidats à la Présidence de la République se rendent-ils sur les bords du fleuve Matitana, demander la bénédiction des Rois Antemoro?

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