Chronique

Chronique de VANF : Le Betsimitatatra a la toponymie de sa topographie

La crue devient mon marronnier du Fahavaratra. Chaque orage et son cortège d’inondations offre la revanche du bon sens sur ceux qui veulent livrer définitivement le Betsimitatatra aux remblais, vider jusqu’à la dernière goutte la cuvette au pied du Rova, bétonner chaque centimètre carré entre les berges de la Mamba et les rives de l’Ikopa ou entre la rive gauche de l’Ikopa et la rive droite de la Sisaony. Dès qu’il pleut sérieusement, le bon sens se réjouit que les noms d’AnkorondRANO ou de SoaRANO retrouvent le contenu de leur appellation : l’eau. Les Ntaolo, nos Anciens, pouvaient avoir quelque fantaisie, mais ils furent rarement facétieux à nommer leur géographie. Toute la plaine du Betsimitatatra avait ainsi la toponymie de sa topographie. C’est ce que je disais dans cette précédente Chronique «L’eau retrouve son lit dans le Betsimitatatra» (08 janvier 2018).

Que d’eau, que d’eau. Quoi de plus normal que la cuvette d’Antananarivo soit remplie à ras bord. Mais, sans doute que les autorités qui accordent les permis de remblais dans le Betsimitatatra ne savent pas que la saillie granitique qui porte Manjakamiadana plonge sous la plaine pour remonter plus à l’Ouest. De profil, la plaine du Betsimitatatra se présenterait sous la forme d’une paume et l’eau stagne en son réceptacle.

Non que je me réjouisse, mais je profite de chaque épisode pluvieux pour rappeler, et marteler, des vérités physiques auxquelles la Mairie de la Capitale, le Ministère des Villes, l’Aménagement du Territoire, voudraient passer outre. Non, on ne remblaie pas impunément la plaine du Betsimitatatra ! Non, on ne remblaie pas impunément toutes ces anciennes rizières nourricières, depuis le Laniera jusqu’à Fenoarivo !

Et pourtant, le long de ces nouvelles rocades, que de turpitudes derrière ces clôtures qui ne cachent pas le va-et-vient des camions surchargés d’une terre elle-même indûment prélevée à quelque colline alentour. Sur la RN1, juste après Anosizato, une double anomalie : d’abord l’extrême concentration de quatre stations-service (une Shell, une Jovenna, une autre Shell, une Galana) sur un kilomètre ; ensuite, les remblais inconsidérés sur lesquels il a bien fallu aménager ces constructions. De nuit (et pourquoi nuitamment ?), la folle ronde des camions qui se croisent et se recroisent entre Anosizato, Fenoarivo, Alakamisy, Ambatomirahavavy, ne semble jamais susciter la curiosité des gendarmes et des policiers. Pas plus que ne s’émeuvent les élus et les nommés.

J’ai pu lire le témoignage d’une habitante d’Ankorondrano inondée : la personne demande aux autorités d’évacuer l’eau de chez elle… Mais, évacuer où ? On pourrait bien parodier La Fontaine, et renvoyer la Mairie et les Ministères à leur légèreté : «Vous remblayiez tout le ririnina ? J’en suis fort aise. Eh bien ! Écopez maintenant !», mais la population elle-même oublie trop souvent la toponymie ancienne, antique, de ces lieux : AnkorondRANO, AndRANObevava, AndRANOvory, AndRANOmahery, SoaRANO, AndRANOmanalina. Que d’eau, que d’eau, rano, Rano, RANO.

Ampefiloha, c’était une digue ancienne. Les noms d’Ankaditoho, Antohomadinika, ou Andavamamba supposent une faune aquatique, donc l’omniprésence de l’eau. Et pourquoi donc aNOSIpatrana, aNOSIzato, aNOSIBE, sinon des îlots sur cette mer intérieure entre Ikopa et Mamba ?

Encore, les quartiers sommitaux desdites îles sont perchés à une distance raisonnable des pires crues. C’est que les anciens Merina étaient prévoyants, respectueux de la vieille tradition de résidence collinaire. Mais, là où, tous les ans, depuis au moins 1896 et le choix délibéré de l’administration coloniale française d’urbaniser cette plaine inondable, l’eau retrouve inéxorablement son lit, nous l’appelons la «Ville basse» : ce polder inachevé, ce polder impossible, ce polder indésirable, nouvelle malédiction d’un Sisyphe malgache.

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