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Tamara Léger – « Les droits de l’homme doivent être au centre de tout »

Conseillère du programme Madagascar d’Amnesty international, Tamara Léger monte au front dans la croisade de cette organisation contre la détention préventive excessive. Durant une interview concluant sa journée de terrain, elle explique les motivations de l’Organisation non gouvernementale (ONG), dont la raison d’être est la défense des droits de l’homme et amener les décideurs étatiques à en faire une priorité dans tout ce qu’ils entreprennent.

Quelle est la raison de votre séjour à Madagascar ?

Nous sommes à Madagascar pour un peu plus d’une semaine dans le cadre d’une campagne de mobilisation concernant les droits de l’homme en général, mais surtout, dans notre lutte contre la détention préventive excessive. Cela fera bientôt un an que notre premier rapport sur Madagascar, intitulé « Punis parce qu’ils sont pauvres », a été publié. Nous voulons donc, faire voir s’il y a eu des améliorations ou non et mobiliser les jeunes Malgaches, mais aussi, la population de tous âges à participer à cette demande au gouvernement de mettre fin à cette crise de la détention préventive excessive.

Pourquoi militer au sujet de la détention préventive ?

Nous luttons sur ce sujet, en particulier, puisque nous avons remarqué qu’il y a de grandes violations des droits de l’homme. Les conditions de détention sont telles, qu’elles violent un grand nombre de droits humains comme le droit à la nourriture, en passant par celui d’avoir une hygiène correcte, à un espace de vie suffisante et le droit d’avoir un procès équitable. C’est-à-dire que la personne ne devrait pas attendre plusieurs années avant d’être jugée, par exemple. C’est, également, un sujet où les victimes sont majoritairement les personnes les plus pauvres, malheureusement. La raison est qu’elles n’ont pas la possibilité de prendre un avocat, ou bien pour s’adonner à la corruption pour sortir.

Le citoyen lambda, pourtant, pourrait ne pas comprendre cet aspect du sujet. Je ne pense pas. En parcourant les rues d’Antananarivo à la rencontre des habitants, depuis hier, nous avons remarqué que les Malgaches sont très intéressés par le sujet. Nous avons collecté un grand nombre de signatures et de témoignages très poignants de passants qui disaient qu’ils connaissaient quelqu’un affecté par ce problème et qu’ils voulaient nous aider, ainsi que les autres organisations qui travaillent sur le thème à arriver à des solutions concrètes.

Amnesty international s’est réjoui de la décision du chef de l’État d’accorder une large grâce présidentielle aux auteurs d’infractions mineures, tout en émettant des réserves. Vous attendez quoi d’autre ?

Notre communiqué, en réaction à cette décision, explique que cette grâce présidentielle, pour les personnes détenues pour des délits mineurs, y compris celles en détention préventive, est un pas dans la bonne direction. Il y aura un impact important dans les conditions de détention, puisque cette décision devrait réduire la surpopulation carcérale. Les détenus libérés pourront, aussi, retrouver leur famille. Si rien d’autre n’est fait, en revanche, les prisons vont continuer à se remplir. Bien que demain, il y ait une grâce présidentielle qui libère un certain nombre de détenus, il peut y avoir très rapidement une vague de nouveaux arrivants qui ne va rien changer sur la situation sur le long terme.

Que proposez-vous donc ?

Nous proposons des changements dans la loi, mais aussi, dans la pratique. Par changement dans la loi, nous entendons qu’il faudrait faire en sorte que, par exemple, un mineur de 13 ans ne puisse plus être placé en détention préventive pour une accusation de vol à l’étalage. Il y a des alternatives à la détention qui existent dans le droit malgache et qui commencent à être appliqués. L’ONG (Organisation non gouvernementale) grandir dignement, en partenariat avec le ministère de la Justice a développé ces mesures qui fonctionnent très bien. C’est ça, aussi, ce que je veux dire par changement de pratique. Il s’agit d’utiliser les moyens qu’on a pour respecter la Constitution qui dit que la détention est une exception.

Dans certains cas, cependant, il y a la pression qui impose au juge de placer un prévenu en détention afin de préserver l’ordre public, mais également, pour la sécurité de ce dernier.

Tout à fait et c’est pour cela que nous estimons qu’un grand travail de sensibilisation de la population est, aussi, nécessaire. Une démarche que les ONG et le gouvernement devraient faire main dans la main. Il s’agit d’expliquer à la population dans les diverses régions de Madagascar qu’un mandat de dépôt systématique n’est pas bon pour la société. Cela coûte cher à l’État. C’est également, dangereux puisqu’une prison surpeuplée pose un problème de sécurité à cause des risques d’évasion de détenus dangereux. L’avantage de réduire la crise de la détention préventive sera, par ailleurs, de renforcer la confiance des citoyens en la justice. Le système judiciaire s’en sortira donc, renforcé.

L’assouplissement des mesures de détention préventive, ne risque-t-il pas d’exacerber le sentiment d’injustice de la part des victimes des délinquants, même s’agissant des délits mineurs ?

C’est la raison pour laquelle un vaste programme de sensibilisation par rapport au droit des personnes d’avoir un procès équitable et que la justice fasse son travail est nécessaire. Cela, toutefois, ne veut pas dire qu’il ne faut pas prévoir des sanctions pour les infractions mineures. Ce que nous disons, c’est que la détention préventive, particulièrement, dans les conditions telles que nous l’avons constatée l’année dernière, n’est pas appropriée. Il y a des alternatives possibles qui pourraient satisfaire tout le moment, comme les travaux d’intérêts généraux. Ils sont prévus dans la loi malgache, mais pas encore mise en pratique. Il y a des remarques selon lesquelles, les ONG, notamment, Amnesty Inernational défendent les droits des détenus, mais ne tiendraient pas compte des préjudices, des souffrances et des droits des personnes victimes.

Que répondez-vous à cela ?

Notre réponse est que les droits des détenus qui sont des personnes prévenues sont, en réalité, ceux de tous parce que nos enquêtes ont montré qu’une détention préventive peut toucher n’importe qui, n’importe quand. Tout le monde peut donc, être menacé par cette détention préventive excessive. Je tiens, en outre, à rassurer qu’Amnesty international est très concerné par les droits humains en général. Nous travaillons beaucoup sur le droit à la liberté d’expression, celui de manifester pacifiquement, nous dénonçons les exécutions sommaires par les Forces de défense et de sécurité (FDS). Vous êtes aussi, critiqué sur vos prises de position vis-à-vis des FDS, comme quoi, vous réagissez rapidement lorsque des bandits sont tués, mais restiez silencieux lorsqu’il s’agit d’éléments des forces de l’ordre ou de militaire.

N’y aurait-il pas de deux poids, deux meures, éventuellement ?

Non, il n’y a pas de deux poids, deux mesures. Une vie égale une vie et la vie des militaires tombés vaut autant et nous concerne autant. Amnesty international rappelle, toutefois, la responsabilité des États quant au respect des droits humains, tel que le veulent les traités qu’ils ont ratifiés. C’est pour cela que nous dénonçons les cas de violences excessives de la part des FDS. En revanche, nous voulons aussi, que dès qu’un de leurs éléments est tué, l’auteur de l’acte puisse être amené rapidement devant la justice et bénéficié rapidement d’un procès. S’il est reconnu coupable qu’il purge sa peine dans une prison qui respecte les droits de l’homme et où il n’y a pas de risque qu’il ne s’échappe et présente un autre risque pour la société. En fait, tout est lié.

Ne serait-ce pas exagéré d’exiger d’un pays pauvre comme Madagascar, de mettre aux normes des droits de l’homme les prisons alors qu’il pourrait y avoir d’autres priorités ?

Notre mandat est de mettre les droits de l’homme au centre de tout, c’est notre priorité. Nous pensons que Madagascar est parfaitement en mesure de respecter les normes internationales. Sur une note positive, nous avons remarqué, durant cette dernière année, des améliorations visibles de la part du ministère de la Justice et du gouvernement, notamment, l’annonce d’un doublement du budget de l’administration pénitentiaire, d’une nouvelle diète carcérale et dernièrement, l’annonce de la grâce présidentielle. Nous ne pensons pas que le respect des droits de l’homme doit venir après le développement économique. Ils doivent se faire de pair, sans quoi il y aura plein de personnes laissées pour compte et ne profiteront pas de l’essor économique.

Comment voyez-vous la situation des droits de l’homme à Madagascar alors ?

Ce qui est particulièrement inspirant, c’est qu’il y a de plus en plus de jeunes qui font partie d’organisation ou de mouvement libre qui demandent de plus en plus leur droit à Madagascar et s’expriment librement. C’est une note vraiment positive. Sur le plan des droits de l’homme en général, le fait que la conversation soit ouverte avec le gouvernement est important puisqu’il y a des pays où les dirigeants refusent de parler avec les ONG internationales et locales. Ce n’est pas le cas à Madagascar et c’est déjà un très bon point de départ.

Prenons par exemple la liberté d’expression. Qu’en pensez-vous ?

Nous avons remarqué que les journalistes pratiquent beaucoup d’autocensure. Il y a eu pas mal de cas où ils ont eu des problèmes pour diffamation. Fernand Cello, par exemple, qui laissait entendre le message qu’en gros, si on dit quelque chose qui ne plaît pas, on peut être poursuivi en justice. Il y a des progrès à faire en matière de liberté d’expression, mais aussi, en termes de droit à la manifestation pacifique. Les lois à Madagascar, rendent très difficile l’exercice de ce droit. Il faudrait que le gouvernement, pas seulement, le gouvernement malgache, mais ceux de tous les pays qu’une population qui manifeste et qui s’exprime librement n’est pas une mauvaise chose.

Dans un État où la stabilité politique est aléatoire et où la situation sécuritaire reste délicate, que suggérez-vous pour conjuguer la dualité de faire respecter l’autorité de l’État et de préserver les droits de l’homme et les libertés fondamentales ?

Je pense que les deux vont de pair. Pour consolider la stabilité d’un pays, commencer par travailler sur l’amélioration des droits de l’homme est la bonne chose à faire. Pour conclure, je voudrais lancer un message qui, je sais est difficile, mais nécessaire. Il faut être brave. Il faut oser parler, dénoncer les violations des droits et liberté. Oser parler avec le gouvernement, puisque nous ne sommes pas là pour se faire la guerre, mais trouver des solutions ensemble. Les Malgaches à qui nous avons parlé dans la rue aujourd’hui, par exemple, ont dit qu’ils savent que régler des cas comme le problème de la détention préventive prendra du temps, mais ils veulent voir des efforts politiques.

Est-ce que le lobbying et les interpellations suffiront pour faire bouger les lignes ?

L’avenir nous le dira. Nous l’espérons.